Entre 1931 et 1939, quatre guerres « limitées » — Mandchourie, Éthiopie, Espagne, Chine — ont servi de répétition générale, sous les yeux de démocraties qui ont regardé ailleurs. Reste une question précise : à quel moment exactement le bombardement délibéré des civils a-t-il cessé d’être un scandale pour devenir une méthode admise ? La réponse ne tient pas dans une seule date, et c’est ce qui la rend intéressante.
Lundi 26 avril 1937, milieu d’après-midi, au-dessus d’une petite ville basque. Un seul bombardier apparaît. La cloche de l’église sonne l’alerte, habitants, réfugiés et quelques soldats se jettent vers les abris. L’appareil lâche ses bombes sur le centre, puis s’éloigne. Le silence revient. Les gens ressortent pour dégager les blessés. Quinze minutes plus tard, le reste de l’escadron arrive et bombarde les sauveteurs, à découvert, en pleine rue.
Ce décalage de quinze minutes n’est pas un aléa de bataille. C’est un procédé. Quelqu’un a calculé qu’après une première vague des gens sortiraient pour porter secours, et a décidé de les attendre. Guernica est le nom que l’histoire a retenu, mais ce jour-là rien ne s’invente : la méthode se met au point depuis six ans, sur trois continents, devant un public qui détourne le regard.
Le mot « guerre totale » existait avant la chose
Dans les années 1820, le théoricien prussien Carl von Clausewitz décrit une guerre dont l’objectif politique serait illimité : non pas battre l’adversaire, mais détruire complètement son État. Il la définit et, dans le même mouvement, l’écarte — aucune société ne tiendrait sous une telle contrainte. On lit parfois qu’il aurait « annoncé » la guerre totale. C’est inexact : il en a formulé le concept avec un siècle d’avance tout en la jugeant improbable, faute d’avoir imaginé les États-nations colossaux et la puissance industrielle qui la rendraient possible.
Le nom vient de la Grande Guerre. C’est le général Erich Ludendorff qui baptise « guerre totale » ce que 1914-1918 a révélé : une économie planifiée, une industrie tenue par l’État, une population entière comptée comme ressource. Avec une nuance qu’on oublie : l’exposition à cette guerre-là fut très inégale. En 1918, les villes américaines sont intactes et les villes allemandes en ruine. Dresde sera détruite, Melbourne jamais, alors que l’Allemagne et l’Australie ont toutes deux envoyé leurs hommes se battre.
En 1919, quatre empires continentaux ont disparu — Habsbourg, Hohenzollern, Romanov, dynastie ottomane — et une partie de l’Europe a faim. La Conférence de paix de Paris rassemble près de trente nations et accouche de cinq traités, dont celui signé à Versailles le 28 juin 1919 : clause de culpabilité, réparations, territoires perdus, colonies confisquées, armée réduite. Les Allemands le surnomment le Diktat. Dans ce terreau prospère la Dolchstosslegende, la « légende du coup de poignard dans le dos » : l’armée allemande n’aurait pas été vaincue, socialistes et « éléments perturbateurs » de l’arrière l’auraient contrainte à négocier. Historiquement, c’est un mythe sans ambiguïté ; politiquement, l’un des plus rentables du siècle, puisqu’il transforme une défaite militaire en trahison intérieure. On mesure mal l’utilité d’une légende tant qu’on n’a pas regardé qui elle sert.
Face à cela, une institution : la Société des Nations, idée de Woodrow Wilson, créée le 10 janvier 1920. Le Congrès américain refuse l’adhésion et les États-Unis n’en feront jamais partie. La SDN naît amputée de la puissance qui l’avait conçue.
Mandchourie, 1931 : l’épreuve que personne ne passe
Le soir du 18 septembre 1931, une section de voie du chemin de fer de Mandchourie du Sud explose près de Moukden. L’attentat est immédiatement imputé aux Chinois. Il a en réalité été planifié par des officiers de l’armée japonaise du Kwantung, sans l’aval du gouvernement de Tokyo, pour fabriquer un prétexte. La présence japonaise dans la région n’est pas neuve — Liaodong, Société des chemins de fer de Mandchourie du Sud, annexion officielle de la Corée en 1910 — mais l’échelle du geste l’est : l’opération tient à deux officiers subalternes, et en cinq à dix jours l’armée occupe l’essentiel d’un territoire de la taille de la France et de l’Allemagne réunies.
Tchang Kaï-chek, chef du gouvernement nationaliste chinois, ne résiste guère : il compte sur la Société des Nations. Elle met en cause le Japon, qui hausse les épaules, refuse de restituer quoi que ce soit et quitte la SDN en mars 1933. Il installera au Mandchoukouo un régime fantoche dirigé par le dernier empereur de Chine et gardera la région jusqu’à sa défaite, en 1945. Ce qui vient d’être démontré n’est pas militaire, c’est juridique : on peut prendre un pays et rester à table. Le premier verrou saute là.
Éthiopie, 1935 : le gaz, le mensonge et l’interdiction des mules
Le prétexte suivant s’appelle Walwal, décembre 1934 : des Somaliens au service de Mussolini tirent sur des Éthiopiens, et la riposte est présentée comme une déclaration de guerre. Le 2 octobre 1935, depuis un balcon romain, le Duce annonce l’invasion. Dès les premiers jours, les civils sont visés, au sol comme depuis le ciel. Le 26 décembre 1935, Mussolini décide d’employer le gaz de combat : des villages entiers sont noyés sous le gaz moutarde, peaux brûlées, bétail tué, points d’eau empoisonnés.
Et il ment : publiquement, il nie tout emploi de gaz contre des civils et suggère que ces brûlures viennent d’autre chose. Une bonbonne de gaz toxique portant des inscriptions en italien a été retrouvée en Éthiopie. Sur ce que savaient exactement Londres et Paris, prudence : l’accusation de complicité délibérée est défendue par des historiens, mais relève de l’appréciation plus que du document irréfutable. Un fait, lui, parle seul : les sanctions de la SDN contre l’Italie interdisent l’importation de mules et de chameaux, pas celle de voitures et de camions. Sanctionner la logistique du siècle passé en laissant filer celle du siècle en cours, cela ne s’appelle pas une erreur d’appréciation.
Pendant ce temps, la France et le Royaume-Uni tentent de faire céder à l’Italie les deux tiers du territoire éthiopien ; les deux pays concernés refusent. L’explication la plus souvent avancée a du sens : Londres et Paris étaient eux-mêmes des puissances impériales, donc mal placées pour refuser un empire à Mussolini. On ne condamne pas volontiers ce qu’on pratique.
En février 1937, après une tentative d’assassinat contre le gouverneur fasciste Rodolfo Graziani, l’armée italienne et les paramilitaires ravagent Addis-Abeba. Le monastère de Debre Libanos est détruit, les moines assassinés, les principales archives de l’histoire éthiopienne brûlées. Le XIXe siècle européen avait décrété que les peuples noirs n’avaient pas d’histoire ; en 1937, on brûle les documents qui prouvent le contraire. La destruction fabrique la preuve qu’elle prétend constater.
Exilé à Londres, l’empereur Haïlé Sélassié vient s’expliquer devant la SDN. La presse italienne le siffle, certains journalistes lui tournent le dos. Quand le calme revient, il dit à peu près ceci aux délégués : vous nous avez livrés, vous avez créé un précédent en vous inclinant devant la violence, et ce qui nous arrive vous arrivera. Trois ans plus tard, il avait raison. Rappelons-le : Mussolini avait gouverné onze ans avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir et passait alors pour la figure la plus redoutable d’Europe. Notre fixation rétrospective sur Berlin efface Rome — et avec elle le fait que la première guerre au gaz des années 1930 est italienne.
Guernica, 1937 : le bombardement passe au stade du protocole
Revenons au 26 avril 1937. Ce qui frappe, dans l’attaque menée par la Légion Condor allemande, c’est sa forme. Un appareil d’ouverture. Quinze minutes de pause, le temps que la ville ressorte. Puis l’escadron. À 17 h 15, trois escadrons reprennent à vingt minutes d’intervalle, pendant deux heures et demie. Ce n’est plus un raid, c’est une séquence. Et la guerre d’Espagne entière fonctionne comme un banc d’essai : l’Italie y déploie environ 80 000 soldats, la moitié de sa flotte et la quasi-totalité de son aviation ; la Wehrmacht y rode les tactiques du Blitzkrieg polonais puis français.
Il serait faux, pourtant, de réduire l’Espagne à un laboratoire. Le conflit produit ses propres monstres dans les deux camps : tchekas et tribunaux révolutionnaires côté républicain, comités d’épuration nationalistes exécutant les citoyens jugés trop progressistes, menaces de viol diffusées à la radio. C’est là aussi que naît la « cinquième colonne », formule du général nationaliste Emilio Mola Vidal. Et c’est là que Madrid invente la défense civile de masse : femmes et enfants dressant des barricades avec les décombres, bataillons levés par les syndicats. Leningrad, quatre ans plus tard, ressemblera à cela. Déjà les routes se couvrent : des centaines de milliers de réfugiés passent en France, parqués dans des camps sans eau courante ni latrines, pendant qu’une partie de l’opinion s’indigne d’une dépense de plusieurs millions de francs par jour.
La Chine, le vrai laboratoire, et la grande absente de nos mémoires
Le 7 juillet 1937, sur le pont de Lugou — le pont Marco Polo —, des coups de feu s’échangent entre soldats chinois et japonais. Plusieurs historiens font de cette date le véritable début de la Seconde Guerre mondiale et jugent 1939 euro-centré ; d’autres tiennent 1931 pour la première étape ; d’autres maintiennent septembre 1939. Le débat est réel, il n’est pas tranché. Ce qui suit ne se discute pas. L’armée japonaise a une supériorité écrasante en divisions mécanisées, en artillerie et surtout en aviation ; Pékin — alors Beiping — et Tianjin tombent vite. Tchang Kaï-chek refuse la guerre éclair qu’on attend de lui : il prépare une guerre longue, se replie vers l’intérieur et mise sur une aide internationale.
Le 14 août 1937, à Shanghai, un « samedi noir » résume l’époque : des bombardiers chinois visant la flotte japonaise, dont le croiseur Izumo, larguent par erreur leurs bombes sur le Palace Hotel et l’avenue Édouard VII, en pleine concession internationale. Le 20 octobre, une bombe japonaise percute un tramway au même endroit. Le mythe des concessions protégées meurt là : une guerre aérienne ne trie pas ses victimes, même quand elle croit le faire. La bataille de Shanghai coûtera environ 40 000 morts japonais et 200 000 chinois.
Nankin est alors la capitale officielle de la Chine et l’ancienne capitale de plusieurs empires. Aucune de ces gloires ne la protège. Le 7 décembre 1937, Tchang Kaï-chek quitte la ville. Le 12 décembre, journée ensoleillée sans raid aérien, Nankin s’embrase à la nuit tombée : les troupes chinoises, sur ordre d’évacuation, ont incendié de nombreux édifices avant de partir. Puis vient l’occupation japonaise, et des premières heures jusqu’à la mi-janvier 1938 : viols, mutilations, exécutions. Un témoignage évoque près de mille femmes et jeunes filles agressées en une seule nuit. Le bilan ne fait consensus que sous forme de fourchette — entre 200 000 et 300 000 morts — et il faut le dire : aucun chiffre certain n’existera jamais, parce que les conditions mêmes du massacre ont détruit ce qui aurait permis de compter.
En juin 1938, pour défendre Wuhan, Tchang Kaï-chek choisit l’eau : il ordonne de rompre les digues du fleuve Jaune sans prévenir les habitants du Henan, de l’Anhui et du Jiangsu, par crainte d’espions japonais dans les villages. L’inondation couvre 54 000 km², fait jusqu’à 500 000 morts et jette sur les routes quatre à cinq millions de réfugiés. Elle retarde l’avancée sans l’arrêter : Wuhan tombe en octobre 1938. Un chef d’État vient de noyer un demi-million de ses compatriotes pour gagner quelques mois, et il les perd quand même.
Reste le point d’aboutissement, dont presque personne ne parle. Les 3 et 4 mai 1939 s’ouvre contre Chongqing, nouvelle capitale nationaliste, une campagne de terreur aérienne de deux ans : environ 9 500 avions, plus de 20 000 bombes larguées, quelque 15 000 personnes tuées. Les tactiques japonaises avaient d’abord visé usines, munitions et infrastructures ; dès qu’il devient clair que Tchang ne négociera pas, elles visent la population pour la faire céder. Guernica avait duré un après-midi. Chongqing dure deux ans.
Alors, quand exactement la bascule ?
Il n’y a pas de date unique, et se forcer à en désigner une reviendrait à fabriquer une histoire plus propre que la réalité. Mais on peut serrer la question, car le seuil se lit à un signe simple : le mensonge.
Le 26 décembre 1935, Mussolini décide d’employer le gaz, puis nie publiquement. Ce démenti est précieux : il prouve que l’interdit tient encore. On ne ment que sur ce qu’on juge inavouable. À Guernica, en avril 1937, l’acte se perfectionne — double vague, attente calculée, expérimentation assumée en interne — mais il reste un scandale international, dénoncé et peint dans l’année. À Chongqing, à partir de mai 1939, il n’y a plus de scandale, plus de démenti, plus de tableau : il y a un calendrier de raids qui tourne pendant deux ans, presque sans commentaire en Europe. C’est là, à mon sens, que la bascule s’achève. Non pas quand la première bombe tombe sur des civils, mais quand la répétition cesse d’exiger une justification.
Et l’Europe savait. Dès 1932, le Premier ministre britannique Stanley Baldwin évoquait la « peur venue du ciel » en affirmant que les bombardiers finiraient toujours par passer. La SDN, elle, avait été mise à l’épreuve quatre fois en huit ans : Japon mis en cause sans effet, mules interdites à l’Italie, empereur sifflé pendant qu’il prédisait l’avenir. Une institution ne s’effondre pas d’un coup ; elle s’use chaque fois qu’on découvre qu’il ne se passe rien.
Ce que cet enchaînement éclaire de notre époque tient moins à la guerre qu’au regard. Les archives chinoises de 1937-1939 ne troublent pas parce qu’elles seraient exotiques, mais parce qu’elles nous sont familières — et qu’on ne les a jamais mises au rang du Blitz de Londres. Entre 1931 et 1939, ce ne sont pas les témoins qui ont manqué. C’est l’idée que ce qui arrivait loin comptait autant que ce qui arriverait près.