Béton et faux ancêtres : les nazis en France occupée

En 1940, deux chantiers allemands s’ouvrent en France : un million de mètres cubes de béton à Lorient, et des archéologues qui mesurent les menhirs de Carnac. Les uns bâtissaient la guerre, les autres fabriquaient un passé germanique. C’était le même chantier.

Le 22 juin 1940, la France signe l’armistice. Quelques jours plus tard, deux chantiers s’ouvrent presque en même temps. À Lorient, sur la presqu’île de Keroman, des ingénieurs de l’organisation Todt plantent leurs piquets : ils vont couler là un million de mètres cubes de béton. À une centaine de kilomètres, à Carnac, d’autres Allemands — des archéologues, ceux-là — relèvent des mesures entre les menhirs. Les premiers construisent la guerre. Les seconds fabriquent un passé. Les deux travaillent pour le même régime, et c’est en les regardant ensemble qu’on comprend ce que les nazis étaient venus chercher en France occupée.

Keroman : un million de mètres cubes contre l’Atlantique

Le chantier de Lorient démarre dès juin 1940 et ne s’arrêtera plus jusqu’au débarquement de Normandie. Vingt-deux mille ouvriers, quatre ensembles distincts — Keroman 1, 2, 3 et la base du Scorff — et une fuite en avant : dès qu’un bloc est fini, un autre est lancé, et les toitures sont rehaussées à mesure que les bombes alliées grossissent.

La trouvaille technique est le toit à double dalle. Au-dessus des cinq mètres de béton armé, les Allemands disposent des poutrelles espacées : la bombe éclate en l’air, entre les nervures, et l’essentiel de son énergie se dissipe avant d’atteindre le niveau inférieur. Jusqu’à vingt-sept sous-marins entretenus simultanément, trois semaines de révision complète par bâtiment, deux cent trois U-Boote passés par les bassins. Des submersibles de type IX, capables de chasser jusqu’aux côtes du Brésil. Quarante-cinq mille marins alliés y ont laissé la vie.

Détail parlant : la bataille de l’Atlantique ne se dirige pas depuis un bunker, mais depuis un salon. L’amiral Dönitz installe son état-major à Larmor-Plage, dans la villa Kerlon, bâtie en 1899 pour une famille de fabricants de sardines — d’où son surnom de « château des sardines ». Cartes aux murs, schémas d’attaque des convois, et une table de faïence portant les blasons des équipages : un espadon, un requin, parfois un dessin moqueur. Depuis la terrasse, on voyait les sous-marins partir vers le large.

Le 14 janvier 1943, un ordre britannique tranche : puisque les alvéoles sont imprenables, on frappera autour. Jusqu’à deux cent trente mille bombes incendiaires sur Lorient en une seule journée. La ville comptait quarante-six mille habitants avant-guerre ; il en reste cinq cents. La base, elle, n’a pas été percée — elle est toujours debout. Les Britanniques sont revenus sur ce choix après la guerre : la Résistance signalait les chantiers en temps réel, et il aurait fallu frapper au stade du coffrage, quand le béton n’était pas encore pris, plutôt que d’attendre qu’il durcisse et de raser une ville à sa place.

Margival et Helfaut : la démesure qui n’a jamais servi

Dans l’Aisne, autour de Margival, les nazis dispersent huit cent soixante ouvrages bétonnés sur quatre-vingt-dix kilomètres carrés — presque la superficie de Paris. C’est le W2, le « ravin du loup », le plus vaste des vingt et un quartiers généraux construits en Europe pour l’usage personnel d’Hitler. Le site a été retenu pour son tunnel ferroviaire, aménagé en 1942 avec passage à niveau, aiguillages et deux portes blindées, afin d’abriter le train spécial de commandement.

Le train n’est jamais venu. Les bunkers deviennent opérationnels en mars 1944 ; Hitler s’y rend une seule fois, le 17 juin 1944, en voiture, pour une conférence d’état-major d’une demi-journée, dont une heure passée dans un abri antiaérien lambrissé de pin. Autour de la table : Jodl, Rommel, Speidel, von Rundstedt. L’échange avec Rommel tourne à l’affrontement : désaccord complet sur l’emploi des réserves en Normandie. Ce fut le dernier sol français qu’Hitler ait foulé.

Il s’en est fallu de dix jours pour que ce soit aussi le dernier de sa vie. Le groupe Gautier, réseau de résistance local, surveillait le site depuis mars 1944 : quatre mitrailleuses lourdes démontées sur un bombardier américain abattu, des mortiers, et un bazooka gardé précisément pour le cas où le Führer arriverait en voiture blindée. Dénoncé, le réseau est neutralisé par la Gestapo le 7 juin.

Margival sert une seconde fois, à sa manière. Le 24 août 1944, le centre de transmission du bunker n° 5 relaie l’ordre de miner les ponts de la Seine et les monuments de Paris. Le général von Choltitz n’exécute pas. Un second message, le 26 août, est intercepté et détruit par Hans Speidel, seul au poste de commandement. Que Choltitz n’ait pas détruit Paris est établi ; ses motifs, eux, restent discutés par les historiens, qui rappellent qu’il a écrit sa propre légende après-guerre et que les moyens matériels lui manquaient déjà.

Même histoire à Helfaut, dans le Pas-de-Calais, à deux cent vingt kilomètres de Londres : sept kilomètres de galeries et, à partir de mars 1944, un dôme de cinquante-cinq mille tonnes de béton armé — cinq fois et demie le poids de la tour Eiffel — destiné à lancer des V2 à cadence industrielle. À l’été 1944, une bombe Tallboy de la Royal Air Force touche le flanc de la coupole et arrête net les travaux, quelques semaines avant l’achèvement. La base n’a jamais tiré. La fusée, elle, a survécu à la guerre : Wernher von Braun, récupéré par les Américains, deviendra l’un des pères du programme Apollo.

Pendant que le béton coulait, on fouillait Carnac

L’autre chantier est plus étrange, et sans doute plus révélateur. Dès 1940, des archéologues allemands se déploient sur le patrimoine français : Carnac, le cairn de Gavrinis, les tapisseries de Bayeux, le mur païen du Mont Sainte-Odile. À Carnac, ils mesurent, sondent, cartographient l’ensemble des alignements. À Gavrinis, deux envoyés de la faculté de Hambourg moulent les gravures et expédient les tirages directement à Himmler : on croit voir, dans les haches et les demi-cercles, des corrélations avec les gravures rupestres scandinaves.

Ces hommes ne sont pas des amateurs, et ils disposent de moyens dont aucune équipe française ne rêve alors : des photographies aériennes à basse altitude prises par la Luftwaffe sur tout le territoire. Quatre-vingt-six pour cent des archéologues allemands sont membres du parti nazi. Et l’Ahnenerbe, l’institut dirigé par Himmler, cherche l’Atlantide, veut reconstituer le marteau de Thor et alimente la collection du château de Wewelsburg.

La thèse à démontrer était que des protogermains avaient dressé les mégalithes et conçu un calendrier solaire — autrement dit que la Bretagne néolithique était déjà germanique en germe. Scientifiquement, c’est nul et non avenu : les alignements de Carnac ont été érigés à partir du Ve millénaire avant notre ère, des milliers d’années avant qu’un quelconque peuple germanique existe. Mais l’objectif n’était pas scientifique : il s’agissait de laminer l’histoire nationale française et de fonder l’expansion du Reich sur une antériorité. Le plus dérangeant est que la compétence réelle de ces chercheurs servait de couverture, et que des archéologues français ont travaillé avec eux de bonne foi.

Il en reste un paradoxe. Sous la pression allemande, Vichy adopte en septembre 1941 la loi Carcopino sur les fouilles et les antiquités, conçue pour faciliter le travail du Reich. Elle n’a jamais été abrogée : une part du droit français de l’archéologie repose encore sur elle. L’outil de l’occupant est devenu un instrument de protection.

Otto Rahn, ou la preuve qu’on grave soi-même

Le cas le plus net est celui d’Otto Rahn. Au début des années 1930, cet écrivain allemand prend pension à l’hôtel du village de Montségur, en Ariège, convaincu que le Graal est caché dans le château ou dans une grotte voisine. Le soir, il débat de catharisme avec un cercle d’érudits locaux animé par Antonin Gadal. Le jour, il grimpe à mille deux cents mètres et retourne les pierres. Son livre lui vaut d’être remarqué par Himmler ; il entre à la SS en 1936, chargé au passage d’évaluer si les mouvements régionalistes du Sud-Ouest seraient acquis à la cause nazie.

Il ne trouve rien. Alors il fabrique : des symboles gravés de sa main, ensuite attribués aux cathares. Rahn meurt en 1939, écarté du parti en raison de son homosexualité. Quand le passé refuse de confirmer la doctrine, on corrige le passé.

Reste à comprendre pourquoi la légende était disponible. Les faits attestés de Montségur sont sobres : un siège de dix mois par une armée d’environ trois mille hommes envoyée par Rome et le roi de France, puis, en mars 1244, un bûcher de deux cent vingt-cinq personnes au pied du pog. Les textes mentionnent quatre hommes évadés par les falaises la veille, à l’aide de cordes. Ils ne disent rien de ce qu’ils emportaient. C’est ce silence que des écrivains du XIXe siècle ont rempli de trésors et de Graal, à une époque qui redécouvrait le Midi occitan, se passionnait pour Wagner et aimait les civilisations perdues écrasées par le Nord. Rahn n’a rien inventé : il est arrivé cent ans plus tard, avec une carte de la SS dans la poche.

Le prix réel des deux chantiers

L’archéologie du Reich n’était pas une bizarrerie sans conséquence, un folklore d’occultistes en uniforme : elle appartenait au même appareil que le reste. Et le reste est ceci.

Au fort de Queuleu, à Metz, la casemate A devient en septembre 1943 un camp spécial où la Gestapo interroge les résistants mosellans, à commencer par le groupe Mario de Jean Burger. Mille cinq cents prisonniers y passent, trente-six meurent des sévices. Ils arrivent les yeux bandés, ignorent où ils se trouvent, dorment à quatre par châlit par moins cinq degrés, mains liées, et doivent demander l’autorisation d’éternuer ou de se retourner.

À Natzweiler-Struthof, ouvert le 1er mai 1941 sur une ancienne piste de ski alsacienne, se trouve le seul camp de concentration établi sur le territoire aujourd’hui français. Il existe pour une raison de chantier : une carrière de granit rose destinée à Germania, le Berlin rêvé d’Hitler. Les châtiments y sont publics par doctrine — jusqu’à trois cents coups — parce qu’une garnison de cent cinquante hommes tient six mille détenus par la terreur exemplaire. Le four crématoire, en service depuis octobre 1943, n’est allumé que lorsque assez de corps se sont accumulés dans la morgue en dessous, par économie ; l’eau chaude des douches venait de là. Une famille allemande pouvait racheter les cendres de son fils, cinquante marks l’urne en terre cuite ; celles des autres détenus partaient dans une fosse mêlée aux eaux usées. Le nombre de morts de l’ensemble du système Natzweiler et de ses camps annexes est estimé autour de vingt-deux mille, chiffre discuté et qui ne concerne pas le seul camp souche.

Et c’est là, dans une aile discrète, que les deux chantiers se rejoignent. En août 1943, l’anatomiste August Hirt fait venir d’Auschwitz quatre-vingt-sept détenus juifs, les fait nourrir quinze jours pour les « remettre en état », puis gazer dans une ancienne salle des fêtes convertie en chambre à gaz. But affiché : constituer une collection de squelettes destinée, l’extermination une fois achevée, à « montrer ce qu’étaient les juifs ». Les corps partent à l’institut d’anatomie de Strasbourg, où l’on en retrouvera à la Libération, entassés dans des cuves. Mouler les gravures de Gavrinis pour prouver l’ancêtre germanique et collectionner des squelettes pour classer une humanité qu’on supprime relèvent du même geste : une science convoquée non pour chercher, mais pour certifier.

Le solde tient en deux jours de juin 1944. La division SS Das Reich, quinze mille hommes cantonnés autour de Montauban, reçoit l’ordre de remonter vers le Massif central plutôt que vers la Normandie. Le 9 juin, à Tulle, elle rafle les hommes de seize à quarante-cinq ans et en pend quatre-vingt-dix-neuf ; le plus jeune avait à peine dix-huit ans. Le lendemain, près de cent vingt soldats entrent à Oradour-sur-Glane : les hommes sont fusillés puis brûlés dans des granges, les femmes et les enfants enfermés dans l’église et brûlés vifs. Six cent quarante-deux victimes selon le décompte retenu, dont plus de deux cents enfants, un nourrisson d’une semaine et une femme de quatre-vingt-dix ans. Une poignée de survivants seulement, dont un homme resté sous les corps de ses camarades dans une grange en feu.

Le bilan est cruel pour le régime qui l’a mené. Le béton a fonctionné : Keroman n’a jamais été percée, elle est toujours là. La stratégie qu’il servait, non — Margival et Helfaut restent des monuments à la démesure inutile, un train qui n’arrive jamais, un dôme qui ne tire jamais. Quant à l’archéologie, elle n’a produit aucune preuve, faute qu’il y en eût : elle a fini par graver les siennes.

Ce qui frappe, en parcourant ces sites, c’est qu’ils refusent de se ranger dans des cases. On aimerait croire que les ingénieurs faisaient de la technique, les archéologues de l’idéologie et les SS du crime. Mais les mêmes photographies de la Luftwaffe servaient à repérer les mégalithes et les cibles ; la même carrière fournissait le granit de Germania et les morts du Struthof. Une science bien financée, bien outillée, irréprochable dans ses méthodes, s’est mise au service d’une conclusion écrite d’avance — et une partie du milieu savant, français compris, a suivi sans y voir malice. Le béton de Lorient met en garde contre la force ; les moulages de Gavrinis, contre quelque chose de plus discret, qui n’a pas disparu avec le Reich.

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