Guerre d’Algérie : pourquoi le cessez-le-feu n’a pas arrêté les morts

Entre le référendum d’autodétermination du 8 janvier 1961 et l’indépendance du 5 juillet 1962, la paix était officiellement en marche. Dix-huit mois durant lesquels on a continué de mourir, à Alger comme à Paris. Récit de ces fins de guerre successives qui n’ont rien terminé.

Le 2 mai 1962, sur le port d’Alger, des ouvriers attendent l’embauche du matin, comme tous les jours. Une voiture piégée explose au milieu d’eux. L’attentat est revendiqué par l’Organisation armée secrète. Le cessez-le-feu a pourtant été signé six semaines plus tôt, le 18 mars, à Évian, par un ministre français et un chef de la délégation algérienne. Officiellement, la guerre est finie depuis quarante-cinq jours.

C’est tout le problème de ces dix-huit mois. Entre le référendum d’autodétermination du 8 janvier 1961 et la proclamation de l’indépendance le 5 juillet 1962, la guerre d’Algérie s’achève trois fois — et ne s’arrête pas. Comprendre pourquoi oblige à regarder de près qui signait, et surtout qui ne signait pas.

Janvier 1961 : la France approuve une Algérie qu’elle ne gouvernera plus

Le basculement est plus ancien qu’on ne le croit. Le 16 septembre 1959, Charles de Gaulle passe à la télévision et pose le principe de l’autodétermination. Il ouvre trois portes : la sécession, la francisation complète — tous citoyens égaux de Dunkerque à Tamanrasset — ou un gouvernement des Algériens par les Algériens, appuyé sur l’aide de la France. Aucune de ces portes ne ramène à l’ordre colonial d’avant. Les Français d’Algérie le comprennent aussitôt.

Suit un divorce en règle. Antoine Pinay démissionne. Le général Massu, qui avait mené la répression d’Alger deux ans plus tôt, est muté en métropole. En janvier 1960, ceux-là mêmes qui avaient appelé de Gaulle au pouvoir dressent des barricades dans les rues d’Alger : la semaine des barricades. Onze mois plus tard, le 11 décembre 1960, la réponse vient de l’autre côté. Ils sont des dizaines de milliers à défiler à Alger, Oran, Constantine et Blida, drapeaux vert, blanc et rouge levés, aux cris d’« Algérie algérienne » et de « vive l’indépendance ». Ce jour-là, la question n’est plus de savoir si l’Algérie deviendra indépendante, mais quand, et à quel prix.

Le 8 janvier 1961, le référendum d’autodétermination est approuvé à 75 %. Ce chiffre est attesté, et il pèse lourd : l’État français vient de faire accepter par ses propres électeurs l’idée que l’Algérie puisse cesser d’être la France. Restent dix-huit mois avant l’indépendance. La violence n’y reflue pas. Elle change de nature.

Une guerre que la République se refusait à nommer

Pour saisir pourquoi une signature ne suffit pas à faire taire les armes, il faut remonter à un vice de forme installé dès le premier jour. Dans la nuit du 1er novembre 1954, une soixantaine d’hommes issus de l’ancienne Organisation spéciale déclenchent près de soixante-dix attaques simultanées à travers l’Algérie. Bilan matériel limité : huit morts, quarante blessés. Mais au matin, l’administration découvre deux sigles que personne n’a jamais lus : FLN et ALN. Le 5 novembre, le MTLD est dissous par le président du Conseil Pierre Mendès France et son ministre de l’Intérieur François Mitterrand. Le 7, ce dernier déclare à la radio : « L’Algérie c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autres autorités que la sienne. »

Tout est là. Ce n’est pas une guerre étrangère, c’est une affaire intérieure ; donc une affaire de police. Le 3 avril 1955, l’état d’urgence est proclamé : il donne les mains libres aux forces de l’ordre sans que l’État admette qu’il fait la guerre. Le 12 mars 1956, l’Assemblée nationale accorde les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet. Officiellement, jusqu’au bout, ce ne sont que des « événements ».

Cette fiction a un coût, et l’analyse qui suit relève de l’interprétation plus que du fait d’archive : sans guerre déclarée, pas d’ennemi reconnu, pas de statut de combattant, pas de cadre juridique dans lequel un futur cessez-le-feu s’imposerait mécaniquement à tous. La IVe République vivait déjà avec une contradiction du même ordre : elle proclamait l’égalité de tous, sans l’appliquer en matière électorale, les colonies comptant quantité de non-citoyens ou de citoyens diminués. On peut trouver là une constante — nommer les choses autrement pour n’avoir pas à en tirer les conséquences.

Le 18 mars 1962 : un cessez-le-feu entre deux armées seulement

Le 7 mars 1962 s’ouvre à Évian un dernier cycle de négociations. Le 18, les accords sont signés par Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, et Belkacem Krim, chef de la délégation algérienne. Le cessez-le-feu est proclamé le jour même.

Ce que ce texte engage : deux armées. L’armée française d’un côté, l’ALN de l’autre. Ce qu’il n’engage pas : à peu près tous les autres acteurs armés du printemps 1962. Les clandestins européens, les réseaux urbains, les milices de quartier — et le conflit interne au camp indépendantiste, qui dure depuis des années.

Car l’idée d’un camp français face à un camp algérien est la légende la plus tenace de cette guerre, et la plus fausse. Dès 1955, Ramdane Abane, à la tête du FLN en Algérie, revendique le monopole de la représentation du peuple algérien. L’antagonisme avec les partisans de Messali Hadj, pionnier du nationalisme révolutionnaire et fondateur du PPA en 1937, passe des tracts injurieux aux assassinats urbains, puis aux affrontements ouverts dans les maquis. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1957, le massacre de Melouza, à Beni Ilmane, fait 301 victimes : le FLN y impose son autorité par la terreur, contre des villageois soupçonnés de fidélité aux messalistes.

L’armée française a su exploiter cette fracture avec une efficacité glaçante. En 1957, en Kabylie, le capitaine Paul-Alain Léger n’attaque pas les maquis de la wilaya 3 : il leur fait parvenir de fausses preuves qu’ils sont infiltrés par des traîtres. Le soupçon fait le travail des armes. Les combattants s’épurent eux-mêmes, persuadés d’abattre des agents de la France. Le phénomène a reçu un nom, la bleuite. Sur son bilan exact, les historiens ne s’accordent pas : les chiffres avancés varient fortement selon les sources, et la prudence s’impose. Ce qui n’est pas contesté, c’est que la méthode a fonctionné.

Paris, 17 octobre 1961 : la guerre n’était pas qu’algérienne

On oublie facilement que ces dix-huit mois se jouent aussi à deux mille kilomètres d’Alger. Environ 210 000 immigrés algériens vivent alors en France, pour la plupart dans les régions industrielles. Ils y sont encadrés, depuis les années 1950, par un milieu militant hétéroclite : libertaires, trotskistes, socialistes de gauche, syndicalistes révolutionnaires, chrétiens progressistes. Dès le 1er mai 1955, ils étaient des milliers à manifester en France en brandissant le portrait de Messali Hadj et en réclamant sa libération.

Le 17 octobre 1961, le FLN organise à Paris une manifestation pacifique contre le couvre-feu et les mesures discriminatoires visant les travailleurs algériens. La police parisienne, sous l’autorité du préfet Maurice Papon, se livre à un massacre. Le mot est aujourd’hui assumé par les historiens et, depuis quelques années, par les autorités françaises. Le bilan, lui, reste discuté : les estimations vont de plusieurs dizaines à plus de deux cents morts, et aucun décompte ne fait consensus, précisément parce que l’État a longtemps donné des chiffres dérisoires et que des corps ont été repêchés dans la Seine pendant des semaines. Dire « plus d’une centaine de victimes » est une fourchette raisonnable, pas une certitude d’archive.

Quatre mois plus tard, le 8 février 1962, c’est la gauche française qui descend dans la rue, contre l’OAS cette fois. La répression fait neuf morts parmi les manifestants. Un mois avant le cessez-le-feu, on meurt donc encore à Paris pour une guerre que Paris n’a jamais voulu appeler ainsi.

Le printemps de la terre brûlée

L’OAS n’est pas née en 1961. Elle a une mère : l’ORAF, l’Organisation de résistance de l’Afrique française, apparue après l’été 1955. Le 20 août de cette année-là, l’offensive du FLN menée par Youcef Zighoud dans le Nord-Constantinois touche près de trente localités ; à El Halia et Aïn Abid, elle tourne au massacre — 123 morts, en majorité des civils européens. La répression qui suit fait, selon les estimations rapportées, environ 7 500 morts parmi la population musulmane. C’est de ce moment que datent les hommes qui se disent « contre-terroristes » et qui revendiquent d’employer les méthodes de leurs adversaires.

La spirale, ensuite, se lit presque comme une correspondance. Le 19 juin 1956, après l’exécution des condamnés à mort Ahmed Zabana et Abdelkader Ferradj, Ramdane Abane annonce : « Pour chaque maquisard guillotiné, cent Français seront abattus sans distinction. » Le 10 août 1956, l’ORAF fait exploser une charge de plastic dans la Casbah d’Alger — on avance parfois soixante-dix morts et une centaine de blessés, mais ce bilan n’a jamais été établi de façon fiable. Le 30 septembre 1956, une bombe du réseau du FLN explose au Milk Bar, un glacier fréquenté par des femmes et des enfants. La cible n’est plus une caserne. Elle est ce que chaque camp a de plus vulnérable.

De cette généalogie sort l’OAS, fondée à Madrid par des civils exilés, parmi lesquels Pierre Lagaillarde et Jean-Jacques Susini. Le 22 avril 1961, les généraux Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller prennent le contrôle d’Alger. Le putsch échoue en quelques jours, mais il laisse derrière lui des hommes, des armes et des réseaux : l’OAS s’implante durablement. Quand le cessez-le-feu tombe, en mars 1962, elle n’a aucune raison de s’y sentir tenue — elle combat justement l’État qui l’a signé.

Le printemps 1962 est celui de la politique de la terre brûlée : édifices publics détruits, bibliothèques et écoles incendiées, attentats visant la population musulmane. L’attentat du 2 mai contre les travailleurs du port d’Alger appartient à cette série. La logique est explicite : rendre le pays ingouvernable, ou du moins invivable, pour que l’indépendance ne se fasse pas — ou se fasse sur des ruines.

5 juillet 1962 : 132 ans jour pour jour

Le référendum du 1er juillet 1962 approuve l’indépendance à 99 %. Les autorités françaises transfèrent leurs prérogatives à l’exécutif provisoire présidé par Abderrahmane Farès. L’indépendance est fêtée le 5 juillet.

La date n’est pas un hasard, et elle vaut mieux qu’une anecdote. C’est un 5 juillet, en 1830, que le dey d’Alger avait capitulé devant le corps expéditionnaire français, ouvrant 132 années de colonisation. Le calendrier a été retourné comme un gant : la date de la défaite devient celle de la naissance. Rien n’oblige à voir là autre chose qu’un choix symbolique parfaitement conscient, et c’est déjà beaucoup.

L’euphorie, elle, ne tient pas l’été. Les factions du mouvement indépendantiste s’affrontent aussitôt dans une course au pouvoir, et le peuple oppose à cette perspective un slogan d’une brutale clarté : « sept ans, ça suffit ». Ahmed Ben Bella, l’un des dirigeants installés au Caire depuis le début des années 1950 et présent à la délégation extérieure qui avait porté la cause algérienne à Bandung en avril 1955 puis à l’ONU en septembre de la même année, devient le 15 septembre 1963 le premier président de la République algérienne démocratique et populaire. Une guerre s’est achevée ; une autre histoire, intérieure, commence.

Reste ce que ces dix-huit mois éclairent, sans qu’il soit besoin de forcer le trait. Un accord ne met fin qu’à la guerre de ceux qui le signent. À Évian, deux armées se sont retirées du jeu ; les organisations clandestines, elles, n’étaient pas à la table et n’ont rien arrêté. C’est une mécanique que l’on retrouve dans presque tous les conflits contemporains où l’on négocie avec des états-majors pendant que la violence, elle, est distribuée entre des dizaines d’acteurs. Et il y a l’autre leçon, celle des mots : la France a mis trente-sept ans à appeler cette guerre par son nom. Il a fallu attendre 1999 pour que le Parlement autorise officiellement l’expression « guerre d’Algérie » à la place des « opérations de maintien de l’ordre ». Nommer tard, c’est réparer tard. On peut se demander si nous faisons vraiment mieux aujourd’hui.

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