De Marengo à Tilsit, l’armée française ne perd pas une seule campagne continentale en sept ans. Et pourtant, chaque traité signé pendant les guerres napoléoniennes accouche d’une coalition plus large que la précédente. Comprendre pourquoi, c’est cesser de regarder les batailles et regarder ce qu’on signait après.
Le 14 juin 1800, au soir, dans la plaine du Pô, Bonaparte a gagné la bataille de Marengo et le général Desaix est mort. L’ordre des deux faits compte. Sans l’arrivée des colonnes de Desaix en fin d’après-midi, le Premier consul était battu, et l’histoire de l’Europe s’écrivait autrement.
Entre 1800 et 1807, l’armée française ne perd aucune campagne sur le continent. Marengo, Hohenlinden, Ulm, Austerlitz, Iéna, Auerstedt, Friedland. Chaque fois, un traité suit : Lunéville, Amiens, Presbourg, Tilsit. Et chaque fois, quelques mois ou quelques années plus tard, une coalition se reforme, plus large que la précédente. Sept en tout depuis 1792. La question vaut d’être posée sans détour : comment gagne-t-on autant de batailles sans jamais obtenir la paix ?
Un mort, une victoire, et trois récits successifs
Ce qui est attesté à Marengo tient en peu de mots. Mi-mai 1800, la France est à sec, il faut porter la guerre hors du territoire, et Gênes, dernier point d’appui italien, ne doit pas tomber : son port ouvrirait un couloir vers Nice. Bonaparte passe là où personne ne l’attend, par le col du Grand-Saint-Bernard encore enneigé, et débouche non pas devant les Autrichiens mais derrière eux. La surprise est totale. Le 14 juin, elle ne suffit pas : la bataille tourne mal, et seuls les renforts de Desaix la renversent.
Ce qui relève de la légende, c’est tout le reste. Trois versions officielles du récit de Marengo se succèdent, chacune corrigeant la précédente. Au terme de l’opération, les hésitations ont disparu, les aléas aussi, et il ne reste qu’un affrontement conduit de bout en bout par un chef qui avait tout prévu. C’est ce troisième texte qui deviendra, dans les manuels, le génie napoléonien.
Pourquoi fabriquer cette légende ? Parce qu’un régime né d’un coup d’État en novembre 1799 a besoin d’autre chose que d’une victoire chanceuse. Il lui faut une preuve de compétence, et il n’en a pas d’autre à offrir. Le procédé sera repris pour Austerlitz, racontée comme la campagne d’un commandement resté infaillible face à des adversaires très supérieurs en nombre. La légende napoléonienne n’est pas née sur les champs de bataille. Elle est née dans les bureaux, en trois brouillons datés.
Les guerres napoléoniennes ne commencent pas avec Napoléon
On date généralement les guerres napoléoniennes de 1800 à 1815. Ce découpage n’est pas neutre, et c’est peut-être le point le plus intéressant du dossier : faire courir le conflit de la prise de pouvoir de Bonaparte à sa chute revient à lui en attribuer la responsabilité entière. C’est exactement ce que ses vainqueurs ont cherché à établir au congrès de Vienne, en 1815. Un cadre chronologique est aussi un verdict.
Les faits, eux, sont têtus. La France révolutionnaire déclare la guerre le 20 avril 1792. Quand Bonaparte prend le pouvoir, l’Europe se bat depuis sept ans. Les deux premières coalitions visent la République, pas l’Empire : ce sont les cinq suivantes qui affrontent la France impériale. Entre 1792 et 1798, sans lui, la France a déjà annexé la Savoie, Nice, Genève et la Belgique.
D’autres historiens élargissent encore le cadre. Certains parlent d’une « seconde guerre de Cent Ans » entre la France et l’Angleterre, de 1688 à 1815, dont la période napoléonienne ne serait qu’un épisode tardif. D’autres rappellent le premier partage de la Pologne, en 1772 : les monarchies de l’Est démembrent un État chrétien souverain vingt ans avant la Terreur. Aucune de ces lectures ne fait consensus, et il serait malhonnête de trancher ici. Retenons plutôt ce qu’elles ont en commun : elles déplacent la responsabilité hors d’un seul homme, sans pour autant l’innocenter.
Il y a une raison plus profonde, moins racontée, à l’impasse. Les mots de la diplomatie européenne — droit des gens, souveraineté, droit des nations — ont changé de sens en France depuis 1789. Les congrès continuent de se réunir, les plénipotentiaires continuent de parler, mais ils ne parlent plus la même langue. La République ne peut plus faire reconnaître ses conquêtes par la négociation : il lui faut une victoire assez écrasante pour les imposer. Or une paix imposée n’engage personne au-delà du rapport de forces qui l’a produite. Chaque traité porte ainsi en lui la date de son expiration.
Et personne n’a le beau rôle. En 1795, les dirigeants français mettent largement de côté l’idéologie révolutionnaire au profit d’une politique de puissance ; la même année, la Russie, la Prusse et l’Autriche abandonnent le principe de monarchie chrétienne sacrée pour se partager la Pologne. Les deux camps ont renoncé à leurs principes au même moment. La suite est une affaire de conquêtes, pas de convictions.
Amiens 1802 : la paix qui n’était qu’une trêve
Devenu Premier consul, Bonaparte se présente en pacificateur, déclare la période révolutionnaire close et soustrait les affaires extérieures au débat public. Il réunit surtout dans une seule personne le chef d’État et le chef de guerre. Conséquence directe : la guerre, la conquête, la diplomatie et la paix portent désormais un seul nom. La gloire de chaque victoire lui reviendra, la honte de chaque défaite aussi.
Le rendement diplomatique de la période est pourtant impressionnant. Après le coup décisif porté en Bavière à Hohenlinden le 3 décembre 1800, le traité de Lunéville du 9 février 1801 garantit la frontière du Rhin, ajoute quatre départements rhénans aux neuf départements belges et fait admettre à Vienne la tutelle française sur le nord et le centre de l’Italie. Le traité d’Aranjuez du 21 mars 1801 systématise la pratique des compensations : la France récupère la Louisiane, l’Espagne reçoit la Toscane érigée en royaume d’Étrurie, Parme et Piombino. De mars 1800 à juin 1801, les traités s’enchaînent aussi avec Naples, le Portugal, la Bavière et l’Empire ottoman.
Puis vient la paix d’Amiens, le 25 mars 1802, présentée alors comme la fin de dix ans de guerre. Elle laisse deux questions ouvertes : Anvers reste aux mains de la France, et Londres tarde à rétrocéder Malte à l’ordre de Saint-Jean. Surtout, la diplomatie française ne prévoit aucune compensation pour les Britanniques, pas même un accord commercial. À Londres, la caricature s’empare du personnage : « Boney », le petit général toujours prêt à avaler un territoire de plus. La trêve est mise à profit pour maximiser les gains — la Suisse passe sous protection française le 19 février 1803, la carte germanique est recomposée le 25 février au profit de Bade, du Wurtemberg et de la Bavière. Amiens n’était pas une paix. C’était une pause dans une concurrence impériale vieille d’un siècle.
Un autre pan du projet s’effondre à ce moment-là, loin des récits de gloire. Bonaparte veut un empire américain reliant Saint-Domingue à la Louisiane, au prix d’une restauration de l’esclavage. Le corps expéditionnaire du général Leclerc est d’abord décimé par les fièvres, puis ce qu’il en reste est écrasé à Vertières le 18 novembre 1803 par des troupes noires aguerries par douze années de lutte. C’est la seule défaite totale de la période. Elle ne figure dans aucune légende impériale.
Austerlitz gagné, Trafalgar perdu
L’année 1805 résume tout le problème. La troisième coalition réunit Britanniques, Russes, Suédois, Autrichiens et Napolitains ; les hostilités s’ouvrent quand le général autrichien Karl Mack envahit la Bavière. L’armée massée sur la Manche pour un débarquement est immédiatement disponible : sept corps se portent sur le Rhin, contournent la Forêt-Noire, coupent Mack de ses alliés et le forcent à capituler à Ulm le 20 octobre. Le succès rassure aussitôt les épargnants français et évite une crise financière — une victoire militaire y sert aussi à cela.
Vient Austerlitz. Face à 85 000 Austro-Russes, on compte 40 000 Français. Napoléon dissimule ses forces, organise un repli, demande à négocier. La reconstitution la plus solide, celle que retiennent la plupart des historiens sans pouvoir lire dans ses intentions, est qu’il attire l’adversaire sur un terrain qu’il a étudié à fond. Le jour venu, ce ne sont pas 40 000 hommes qui se présentent mais 68 000. Davout retarde les Russes à Telnitz et Sokolnitz, le plateau de Pratzen se dégarnit, les Français attaquent au centre et coupent l’armée adverse en deux ; le flanc droit russe s’effondre dans les étangs gelés de Satschan. L’armistice russe tombe le 4 décembre. La paix de Presbourg, le 26 décembre 1805, retire à l’Autriche la Vénétie, l’Istrie, le Tyrol et le Vorarlberg, quatre de ses vingt-quatre millions d’habitants, et lui impose des indemnités.
On dit souvent qu’Austerlitz règle la question européenne. C’est faux, et la date le prouve : le 21 octobre 1805, six semaines plus tôt, la flotte franco-espagnole a été détruite aux deux tiers au cap Trafalgar. Napoléon avait renoncé dès août à la descente sur l’Angleterre ; c’est la décision de l’amiral Villeneuve de rejoindre Toulon qui provoque l’interception par Nelson. Le résultat est sans appel : le seul adversaire qui finance toutes les coalitions devient inatteignable. On peut battre l’Autriche autant de fois qu’on veut, cela ne rapproche pas d’un pas de la paix avec Londres.
Le blocus, les trônes de famille et l’engrenage de Tilsit
Après Austerlitz, chaque décision destinée à consolider la victoire fabrique la guerre suivante. Seize États allemands satellites forment la Confédération du Rhin le 12 juillet 1806, après quoi le Saint-Empire romain germanique disparaît purement et simplement. Napoléon place les siens sur les trônes : Joseph à Naples, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, sa sœur Caroline et le maréchal Murat au grand-duché de Berg et de Clèves, son beau-fils Eugène vice-roi d’Italie. Aux yeux des dynasties européennes, cette redistribution familiale des prises de guerre n’a aucune valeur : ce ne sont pas des souverains, ce sont des parents installés. La preuve arrive vite. Le 1er juillet 1806, un débarquement anglo-napolitain en Calabre suffit à faire basculer le pays ; l’assaut du général Reynier est brisé à Maida et la population se soulève au nom de la foi et du roi, comme en 1799.
La Confédération du Rhin exaspère Frédéric-Guillaume III, qui lance un ultimatum le 26 septembre 1806 ; la quatrième coalition se forme le 1er octobre. Elle est balayée en deux semaines : Saalfeld le 10 octobre, puis la double bataille du 14, Napoléon écrasant l’arrière-garde prussienne à Iéna pendant que Davout met en déroute le gros des troupes à Auerstedt. Places fortes et unités se rendent une à une.
Le 21 novembre 1806, le décret de Berlin met le Royaume-Uni en état de blocus. C’est la réponse logique à Trafalgar : faute de pouvoir vaincre l’Angleterre sur mer, on l’étouffe économiquement. Mais un blocus n’a de sens que s’il est total, ce qui suppose que toute l’Europe y participe, quitte à ruiner des ports vivant de ces échanges. Il faut donc prendre le contrôle des côtes jusqu’à Cuxhaven, Hambourg, Travemünde, la Poméranie suédoise, le Portugal. Il ne manque bientôt plus que la Russie. La mécanique est là, entière : la victoire crée le besoin, le besoin crée la campagne suivante.
Cette campagne-là change de nature. La guerre se déporte à l’est et en hiver, dans la boue et la neige de l’ancienne Pologne. Un encerclement échoue fin décembre 1806. L’offensive du 8 février 1807, à Eylau, tourne à la tuerie indécise : la France l’emporte sans décision et y perd beaucoup d’hommes. Les armées restent immobiles jusqu’en juin. À Friedland, le 14 juin 1807, les troupes russes de Bennigsen, prises dans une boucle de rivière, plient sous le feu de l’artillerie. Onze jours plus tard, le tsar et l’empereur se rencontrent dans une mise en scène cordiale et spectaculaire. Le traité de Tilsit, signé le 7 juillet, ménage la Russie et encourage ses ambitions orientales ; la Pologne n’est pas reconstituée, mais un duché de Varsovie est confié au roi de Saxe. La vraie victime est la Prusse, quasi démantelée, amputée de la Westphalie, de la Frise orientale, de Bayreuth, du Hanovre et de l’Altmark. Une puissance humiliée, une autre flattée : les deux futures adversaires de 1812 et 1813 sortent de la même table.
Ce qu’une victoire ne peut pas obtenir
En 1807, le bilan est spectaculaire. Tous les obstacles continentaux sont balayés. Et rien n’est réglé. Non par incompétence diplomatique, mais parce qu’aucune des victoires remportées ne touchait à ce qui alimentait la guerre : une puissance maritime hors d’atteinte, un vocabulaire politique devenu intraduisible entre la France et le reste de l’Europe, et un système de compensations territoriales qui produisait mécaniquement de nouveaux ressentiments.
Il ne s’agit pas de juger. La logique de l’époque se tient parfaitement : dans un monde où l’on échange des provinces comme des jetons, prendre l’Istrie pour dédommager la Bavière est un raisonnement cohérent. Ce que la période montre est plus simple et moins moral. Une armée qui gagne toutes ses batailles peut fixer les termes d’un traité ; elle ne peut pas fabriquer la reconnaissance qui rendrait ce traité durable.
Reste la question du cadre. Dire « guerres napoléoniennes, 1800-1815 » ou « guerres de la Révolution et de l’Empire, 1792-1815 » n’est pas un détail de vocabulaire : c’est déjà désigner un coupable. Les vainqueurs de 1815 ont choisi le premier, et nous l’avons largement gardé. Il n’est pas interdit de se demander, à chaque fois qu’un conflit reçoit ses dates officielles, qui les a fixées.