Cité interdite : pourquoi ce n’est pas le palais de 1420

Le palais que l’on parcourt à Pékin n’a presque rien de l’édifice inauguré par l’empereur Yongle en 1420 : l’essentiel a brûlé, puis a été rebâti. Quant au mot « interdite », il ne figure pas dans le nom que les Chinois donnent au lieu. Reste un chantier hors norme et une machine symbolique où même les gargouilles avaient une fonction.

Il faut d’abord que le sol gèle. Les blocs de pierre taillés pour le chantier impérial de Pékin pèsent jusqu’à 330 tonnes pièce, et aucun attelage ne les traîne sur un chemin de terre. On attend donc l’hiver, on mouille la route, et des équipes tirent les monolithes sur la glace jusqu’au site. Le détail résume l’entreprise : au début du XVe siècle, un empereur met à contribution les saisons, deux mille kilomètres de forêts et de voies d’eau, et près d’un million d’ouvriers et d’esclaves pour se bâtir une résidence.

Cette résidence, plus de quatorze millions de visiteurs la parcourent chaque année, ce qui en fait le site muséal le plus fréquenté de la planète. Presque rien de ce qu’ils photographient ne date de 1420. Et le nom qu’ils emploient — la Cité interdite — n’est pas celui des Chinois.

Pékin, une capitale née de la peur du nord

Le cœur historique de la Chine ne se trouve pas à Pékin. Il s’étire entre le fleuve Jaune et le fleuve Bleu, le long de l’axe commercial qui relie la côte à l’Asie centrale. Pékin, elle, est une ville de frontière, exposée à la steppe. Dans la cosmologie chinoise, le nord n’est pas une direction neutre : c’est celle de la tortue noire, du serpent et du guerrier sombre, la direction d’où vient la menace, quand le sud appartient au phénix, l’est au dragon et l’ouest au tigre.

Fait attesté et rarement souligné : pendant des siècles, cette ville a été tenue par des pouvoirs non chinois. En 1153, les Jin, venus de Mandchourie, en font leur capitale sous le nom de Zhongdu, « la capitale du centre ». Les armées mongoles la ravagent — les historiens datent l’épisode de 1215, même si l’on croise parfois 1259 dans les récits de vulgarisation. Puis Kubilai Khan s’y installe en 1271 comme empereur de la dynastie Yuan. La ville devient Dadu, « la grande capitale », ou Khanbalik, « la cité du Khan », que Marco Polo transcrira Cambaluc.

Au passage, la légende du conquérant barbare résiste mal aux faits : Kubilai devient un amateur de calligraphie et de peinture, et c’est sous les Yuan que s’épanouit la production des porcelaines bleu et blanc.

En 1369, l’avènement de la dynastie chinoise des Ming s’accompagne du rasage complet du palais mongol. Ce n’est pas un excès de zèle : en Chine, la conquête détruit traditionnellement le palais du vaincu, ce qui explique pourquoi si peu de palais impériaux — bâtis en bois — ont traversé un changement de dynastie. Le premier empereur Ming installe le pouvoir à Nankin, loin de la steppe, dans un palais qui inspirera en partie celui de Pékin.

Le retour vers le nord est une décision politique, et personnelle. À la mort du fondateur en 1399, son petit-fils, très jeune, règne peu de temps : son oncle, appuyé sur une puissante armée du nord, prend Nankin et devient l’empereur Yongle. Le sort du neveu n’a jamais été établi, et les historiens ne tranchent pas. Yongle, lui, redoute le retour des Mongols et veut gouverner depuis le front. Le 4 février 1403, il rebaptise Beiping, « la paix du nord », en Beijing, « la capitale du nord ». Le transfert deviendra effectif au passage de la nouvelle année, en 1421.

Quatorze ans de préparatifs, quatre ans de construction

Le chantier se lit en deux temps. À partir de 1406, plus de dix années servent uniquement à rassembler les matériaux. Le bois descend des forêts du Yunnan et du Sichuan, à plus de 2 000 km : des troncs mesurant parfois trente mètres, acheminés par le Grand Canal, hérité d’une dynastie antérieure et réhabilité pour l’occasion. Les briques viennent du Shandong, les pierres des carrières situées autour de Pékin — on lit parfois que le marbre venait de Shanghai, ce qui n’a de sens ni géographiquement ni logistiquement.

Puis, de 1416 à 1420, quatre années de construction proprement dite. Jusqu’à 200 000 artisans travaillent en même temps sur les 75 hectares du site. La comparaison la plus parlante reste celle avec Versailles : une dizaine d’hectares, cinquante-trois ans de travaux. Ici, les remparts font 3,6 km de long pour 8 mètres de haut, doublés d’une large douve. L’architecte en chef aurait été d’origine vietnamienne : le point est rapporté par plusieurs traditions savantes, mais son rôle exact demeure discuté.

Un plan dicté par des livres vieux de deux mille ans

Rien n’est laissé au dessinateur. Le Livre des rites (Liji), dont le noyau remonte au VIIIe ou au VIIe siècle avant notre ère, régit la construction des édifices publics et religieux. Le ciel y est rond, la terre carrée : d’où la géométrie du site, son orientation, sa symétrie obsessionnelle. Un axe central court du sud au nord en se rétrécissant. Quatre portes percent les murailles, une par orientation.

Le Livre des mutations (Yijing) fournit l’autre grille. L’axe se coupe en deux régimes : les trois premiers palais, yang, sont publics et cérémoniels, associés à l’empereur et au dragon ; les trois derniers, yin, sont privés, associés à l’impératrice et au phénix. Le feng shui — littéralement « vent et eau » — commande le reste, de l’orientation des toitures à la disposition du mobilier. À l’emplacement de l’ancien palais mongol, une colline artificielle protège l’empereur des influences du nord. Au sud, la rivière aux Eaux d’or, canal entièrement creusé de main d’homme, coule du nord-ouest vers le sud-est pour évacuer les impuretés. Tous les palais s’ouvrent au sud. Le jaune des toitures en terre cuite vernissée est la couleur des vêtements du souverain.

Les nombres ne décorent pas, ils énoncent. Le 9, grand yang : neuf piliers soutiennent les toitures des palais les plus importants. Le 5, les cinq éléments (eau, feu, bois, métal, terre) : cinq accès à la porte du Midi, cinq ponts sur la rivière aux Eaux d’or, cinq griffes au dragon brodé sur le costume impérial. Et chaque accès a son ayant droit. Le passage central de la porte du Midi est réservé à l’impératrice, le jour de son mariage. Celui de l’ouest aux lauréats des examens mandarinaux, celui de l’est aux fonctionnaires. Seul l’empereur emprunte le pont du milieu.

Deux détails valent mieux qu’un long développement sur le symbolisme. La cour de l’Harmonie suprême, d’abord : 30 000 m², l’équivalent de trois terrains de football, de quoi rassembler 100 000 soldats — et pas un arbre. Ce n’est pas un parti pris esthétique, c’est une mesure de sécurité : aucun assassin ne doit pouvoir s’y dissimuler. Dans toute la ville, aucune construction ne devait dépasser la terrasse des trois grands palais. Le dragon, ensuite. On le réduit à l’emblème impérial ; il est d’abord une créature d’eau, réputée avoir déclenché le déluge en renversant les piliers du monde. Dans une cité de bois hantée par l’incendie, il est donc une protection rituelle contre le feu. Les têtes de dragon en marbre qui hérissent la terrasse à trois niveaux — plus d’un millier — ne sont pas là pour l’ornement : ce sont des gargouilles. Elles recrachent l’eau de pluie.

Le nom chinois ne parle ni de pourpre décoratif ni d’interdit

Zijincheng se décompose en trois signes. Cheng, la cité fortifiée, le lieu du politique. Zi, le pourpre. Jin, l’interdit. Mais zi ne désigne pas une teinte de décoration : il renvoie à l’étoile polaire, ce point immobile autour duquel tournent les constellations. L’empereur, centre de tout, s’y identifie ; les murets et remparts intérieurs prennent cette couleur par cohérence cosmologique, pas par goût.

Quant à l’« interdit », il doit beaucoup aux voyageurs européens. Ils l’ont mis en avant pour marquer l’écart avec Versailles, protégé par une simple grille à travers laquelle on pouvait voir le roi vivre. À Pékin, personne ne voyait rien. La formule a fait fortune en Occident, au point que le nom français ne traduit plus vraiment le nom chinois. Aujourd’hui, en Chine, on dit Gugong, « l’ancien palais », qui abrite le musée du Palais. Il n’y a plus d’interdit : il y a un billet.

Le palais que l’on visite date du XVIIe siècle

Neuf mois après l’inauguration de 1420, la foudre s’abat sur l’un des principaux pavillons. L’incendie se propage et rase une partie de la salle du trône — précisément le lieu où l’empereur, identifié à l’étoile immobile, reçoit fonctionnaires et délégations. Dans un ensemble entièrement conçu pour manifester l’accord du souverain et du ciel, le message se lit sans commentaire, et il fut lu comme un très mauvais augure. Yongle venait d’engloutir des sommes faramineuses pour déplacer le centre du monde chinois.

Ce ne sera pas le dernier feu. La chute des Ming et la conquête mandchoue, au milieu du XVIIe siècle, laissent une bonne partie de l’ensemble en cendres. Les Qing rebâtissent, presque à l’identique. C’est ce que l’on oublie en franchissant la porte du Midi : le palais de la Suprême Harmonie que l’on admire — 35 mètres de haut, 63 mètres de large, un trône dressé sur une plateforme de 2 mètres entre six piliers d’or laqués — a été relevé à la toute fin du XVIIe siècle, après un nouvel incendie. Ce que l’on visite n’est pas le palais de Yongle. C’est une version Qing d’un palais Ming.

Le mobilier, lui, relève largement de la reconstitution moderne. Le sinologue français Cyrille Javary rappelle que le décor intérieur a été recomposé pour les visiteurs, et que le trône de bois de santal lui-même — sous ce plafond où deux dragons jouent avec des perles de mercure censées démasquer les usurpateurs — a été retrouvé par hasard, en 1959, dans une réserve du mobilier impérial. L’objet le plus chargé de sens de l’Empire chinois avait passé des décennies oublié dans un magasin de stockage.

Même le décompte des pièces tient de la construction symbolique. On répète que la cité en compte 9 999, parce que dix mille est un chiffre réservé au ciel. Le comptage réel en donne 8 704 — et encore, tout dépend de ce qu’on appelle une pièce, l’unité traditionnelle chinoise étant l’espace compris entre quatre piliers. La légende n’est pas ici un mensonge : c’est une façon d’affirmer que l’empereur approche du ciel sans jamais l’égaler.

Une cité vidée de ses habitants

Écarter la foule des touristes ne restituerait pourtant pas le lieu, car ce qui manque, ce sont ses habitants. Au nord de l’axe, dans la partie privée, vivaient l’empereur, l’impératrice, les concubines — jusqu’à vingt mille à certaines époques —, plus d’un millier de serviteurs et une armée d’eunuques. Le palais de l’Union, cœur du domaine yin, abritait sous les Mandchous les vingt-cinq sceaux impériaux en jade. Tout y était ritualisé, jusqu’au cheminement d’une concubine vers le lit impérial : le soir venu, l’eunuque en charge du harem présentait au souverain des plaques portant chacune un nom. Derrière le protocole, la compétition pour le rang de première épouse ou de favorite se réglait couramment par l’empoisonnement, l’étouffement ou l’étranglement — de concubines, d’enfants, d’époux.

Les eunuques sont la population la plus révélatrice de ce système. Ils étaient près de 70 000 à la fin des Ming. Se faire castrer — l’opération réussissait dans environ 90 % des cas — relevait d’un calcul : on achetait l’entrée dans la cité et la proximité du pouvoir. Formés dans une école dédiée, répartis en vingt-quatre directions (cuisine, spectacle, harem…), les plus habiles devenaient conseillers impériaux ou architectes et se constituaient des fortunes de pots-de-vin. Juger cette organisation avec nos catégories n’apprend rien. Comprendre qu’un souverain coupé de tous avait besoin d’un corps d’agents sans descendance — donc sans dynastie rivale à fonder — explique bien davantage.

La fin est lente. Quand Puyi abdique, le 12 février 1912, une grande partie du site est déjà déserte. Pendant la Révolution culturelle, des rumeurs prêtent aux gardes rouges l’intention d’investir les lieux ; le Premier ministre Zhou Enlai fait placer une force de protection dans la cour extérieure. L’épisode est rapporté de longue date, mais l’intention d’invasion elle-même reste, en l’état des sources accessibles, de l’ordre de la rumeur. Le site entre au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987. Viennent ensuite les campagnes de restauration, la fréquentation de masse, et cette curiosité : un Starbucks installé à l’intérieur même de l’enceinte en 2000, fermé en 2007 après une campagne publique retentissante.

Reste une question que ce lieu pose mieux que bien des monuments : que conserve-t-on, au juste ? Ici, pas une poutre d’origine dans la salle du trône, un mobilier recomposé, un nom d’emprunt forgé par des voyageurs étrangers, un nombre de pièces choisi pour sa valeur symbolique. Et pourtant l’endroit n’a rien d’un faux. Ce qui a traversé six siècles, ce n’est pas la matière — le bois brûle, on le savait, les dragons étaient précisément là pour ça —, c’est le plan. L’axe, l’orientation, la partition du yang au sud et du yin au nord, les proportions dictées par des livres antérieurs de deux millénaires à Yongle.

Nous avons pris l’habitude de faire de l’authenticité une affaire de matériau : la pierre d’époque, la charpente d’origine, le certificat de datation. La Chine impériale plaçait l’authenticité dans la conformité au modèle. Reconstruire à l’identique après l’incendie n’était pas tricher : c’était la seule façon de rester fidèle. On peut trouver cela déroutant, et il est permis de préférer notre définition. Elle n’est simplement pas la seule. Devant le palais de la Suprême Harmonie, la bonne question n’est peut-être pas « est-ce l’original ? », mais « de quoi ce plan est-il la démonstration ? ».

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