22 août 1914 : le jour le plus meurtrier de l’histoire de France

Ce n’est ni Verdun, ni la Somme, ni Waterloo. Le jour le plus meurtrier de l’histoire de France tombe trois semaines après le début de la Première Guerre mondiale, dans un massif ardennais que l’état-major croyait presque vide. Environ 26 000 hommes y meurent en une journée, et presque personne ne s’en souvient.

Du brouillard, des sapins, des chemins creux qui montent. Le matin du 22 août 1914, dans les Ardennes belges, des régiments français avancent en colonnes vers un massif que leur commandement juge faiblement tenu. Ils portent encore le pantalon garance : le bleu horizon n’arrivera qu’en 1915. Le soir, environ 26 000 d’entre eux sont morts. Pas blessés, pas disparus : morts.

Aucune plaque nationale ne porte cette date. Aucune cérémonie annuelle. Demandez autour de vous quel est le jour le plus meurtrier de l’histoire de France, on vous répondra Verdun, la Somme, peut-être un bombardement de 1944. La bonne réponse a lieu vingt-cinq jours après l’assassinat de François-Ferdinand, avant même que le mot tranchée n’ait pris le sens qu’on lui connaît.

Trois semaines de guerre, de l’Alsace aux Ardennes

La guerre éclate le 28 juillet 1914. La France n’y entre officiellement que le 3 août, mais des centaines de milliers d’hommes ont déjà rejoint les frontières quelques jours plus tôt, sous couvert d’un exercice de mobilisation générale. La fiction ne trompe personne : les deux camps préparent cette guerre depuis des décennies.

Les Allemands appliquent le plan Schlieffen, élaboré de longue date : contourner l’armée française par le nord en traversant la Belgique, pourtant neutre. Le 5 août, l’assaut se porte sur Liège, protégée par douze forts. Le lendemain, un zeppelin survole la ville et lâche ses bombes. C’est le premier bombardement de la Grande Guerre, et il ne tombe pas sur un champ de bataille mais sur une agglomération. Liège cède, puis Anvers, puis Bruxelles. La Belgique appelle la France et les Britanniques à l’aide.

Ce qu’on nomme ensuite la bataille des frontières, du 7 au 23 août 1914, n’est pas une bataille. C’est une étiquette commode posée sur une multitude de combats étalés de l’Alsace à la Lorraine, des Vosges aux Ardennes belges. Le nom rassure l’historiographie scolaire ; il masque un chaos où chaque armée improvise.

Pendant que la Belgique s’effondre, l’Alsace est prise, perdue, reprise et rendue en quinze jours. Au sud, le général Bonneau entre dans Mulhouse avec 45 000 hommes. Symbole immense : l’Alsace perdue en 1870, reconquise en quelques jours. La contre-attaque allemande, renforcée depuis Strasbourg, retourne la situation aussitôt. Bonneau est relevé de ses fonctions.

Le général Pau reprend l’affaire, l’emporte à Dornach, en périphérie de Mulhouse, et capture près d’un millier d’hommes. La tradition rapporte que les défenseurs avaient tendu des fils électrifiés en travers des rues pour ralentir la progression française : le détail est plausible et circule dans les récits de l’époque, il est moins solidement documenté que le reste. Peu importe, au fond : Pau doit abandonner Mulhouse quelques jours plus tard, parce que la situation se dégrade en Lorraine.

Là, le 19 août, à Morhange, les Français s’enfoncent sans résistance dans un dispositif allemand qui les laisse venir. Artillerie et mitrailleuses les encerclent progressivement. La doctrine française, dite de l’offensive à outrance, prescrit d’avancer en rangs serrés, vite, sans s’arrêter — l’élan devant compenser le feu. Face à des pièces de campagne modernes et à des mitrailleuses en position, l’élan ne compense rien.

Le pari de Joffre sur un massif « peu défendu »

Le 21 août 1914, Joffre lance une contre-attaque à travers les Ardennes. Son raisonnement se tient sur le papier : le gros des forces allemandes bascule vers la Belgique par le nord, donc le massif ardennais doit être dégarni ; en le traversant, on couperait l’armée adverse en deux.

Il se trompe. Les Allemands sont là, et le terrain leur donne tout : des bois où dissimuler les mitrailleuses, des crêtes d’où observer, des lisières où attendre. Les fantassins français débouchent à découvert, dans un brouillard qui se lève trop tard, en colonnes visibles de loin. Le renseignement a failli ; la doctrine fait le reste.

Ce qui suit est attesté par les registres matricules et les journaux de marche des unités : au sud de Neufchâteau, à Rossignol, à Bertrix, à Virton, des régiments entiers sont détruits en quelques heures. Certaines unités perdent plus de la moitié de leur effectif avant midi.

22 août 1914 : le jour le plus meurtrier de l’histoire de France

Le bilan de cette seule journée tourne autour de 26 000 morts côté français. Le chiffre n’est pas un décompte fait sur le moment : c’est une reconstitution, établie a posteriori à partir des fichiers de l’armée, et les historiens le situent selon les méthodes entre 26 000 et 27 000. L’ordre de grandeur, lui, ne fait pas débat. C’est l’historien Jean-Michel Steg qui a popularisé cette journée auprès du grand public français, dans un ouvrage paru en 2013 et consacré exactement à cette date.

On cite souvent l’image : près d’un mort toutes les trois secondes. Elle est juste arithmétiquement, et trompeuse dans l’esprit, parce que ces morts ne s’égrènent pas régulièrement sur vingt-quatre heures. Ils tombent par paquets, dans quelques créneaux de vingt minutes, quand une colonne débouche d’un bois et qu’une mitrailleuse ouvre le feu à quatre cents mètres.

La comparaison qui frappe le plus : le 1er juillet 1916, jour le plus meurtrier de l’histoire militaire britannique, coûte environ 20 000 tués à l’armée britannique. Le 22 août 1914 fait davantage. Et aucune journée de Verdun, pourtant longue de neuf mois, trois semaines et six jours, n’approche ce total. Deux jours plus tard, le 24 août, c’est la grande retraite : Français et Britanniques repassent au sud de la Marne.

Pourquoi cette date n’a pas de monument

Plusieurs raisons, et aucune ne relève du complot.

D’abord, la journée n’a pas de lieu. Verdun tient dans un nom, la Somme aussi. Le 22 août se disperse sur des dizaines de kilomètres, dans des villages belges et frontaliers dont les noms ne disent rien au public français. Une bataille sans toponyme unique ne fait pas de mémoire.

Ensuite, le terrain reste aux Allemands. Les morts sont enterrés par l’adversaire, souvent en fosses collectives, dans un pays occupé pour quatre ans. Aucune association d’anciens combattants ne peut y revenir avant 1919.

Enfin, et c’est le plus décisif : quinze jours plus tard survient la Marne. Ce qu’on appelle la bataille de la Marne regroupe en réalité cinq batailles, livrées du 5 au 12 septembre sur un arc de quelque 225 kilomètres à l’est de Paris, plus d’un million de soldats français face à un million d’Allemands. Elle coûte plus de 110 000 morts et disparus aux Franco-Britanniques, environ 80 000 aux Allemands — et elle fournit un récit de victoire. Un récit recouvre toujours un désastre.

Ce récit a d’ailleurs ses légendes. Les taxis de la Marne, d’abord : ils existent, ils ont bien roulé, mais ils ont transporté quelques milliers de fantassins quand l’essentiel des renforts arrivait par le rail. Leur célébrité est inversement proportionnelle à leur poids militaire, et c’est précisément ce qui en fait un bon symbole : une image de civils parisiens sauvant la nation, plus mobilisatrice qu’un horaire de chemin de fer. Le génie de Joffre, ensuite : la victoire doit beaucoup à l’erreur du général allemand von Kluck, qui poursuit vers le sud pour frapper les Britanniques, en contradiction avec les ordres de sa hiérarchie qui voulait envelopper Paris par l’ouest. Joffre, lui, rejette la faute d’août sur ses généraux et en limoge un grand nombre. Il n’y a pas de tribunal pour la doctrine.

La même erreur, répétée pendant trois ans

La Marne clôt la guerre de mouvement. Les Allemands se replient, creusent, fortifient. Commence la guerre de position, où toute la tactique repose sur l’artillerie lourde qui pilonne avant d’envoyer l’infanterie. On pourrait croire que le 22 août a servi de leçon. La suite montre l’inverse.

À Verdun, en février 1916, les Allemands amènent environ 1 200 canons, abritent leurs hommes sous terre et tirent deux millions d’obus en deux jours. Près de soixante millions d’obus tomberont sur ce secteur en un peu moins de dix mois, pour environ 300 000 morts dans les deux camps. Pétain y réorganise la logistique — la Voie sacrée, les milliers de camions, une voie ferrée nouvelle — et instaure un roulement des unités qui fait passer environ 70 % des soldats français de l’époque par Verdun. Notons au passage que le « héros de Verdun » n’y est pas resté : Joffre l’envoie ailleurs avant la fin. Sa gloire tient d’abord à une réussite d’organisation, et elle le placera en position politique pour l’après-guerre — jusqu’à Vichy.

Sur la Somme, du 24 juin au 1er juillet 1916, l’artillerie britannique lâche environ 1,7 million d’obus, puis près de 3 500 projectiles à la minute pendant une heure. Le commandement en conclut qu’il ne reste rien en face et ordonne à ses hommes d’avancer en marchant, pour qu’ils ne se dispersent pas sur un front de quarante kilomètres. Les Allemands sortent intacts de leurs labyrinthes souterrains. Vingt mille morts et trente-cinq mille blessés britanniques dans la journée ; 440 000 morts et 600 000 blessés au bilan de décembre, sans percée.

Au Chemin des Dames, le 16 avril 1917 à six heures du matin, Nivelle exige que l’artillerie progresse de cent mètres toutes les trois minutes — alors qu’à Verdun, à cent mètres toutes les quatre minutes, les Français avaient déjà échoué. Il neige, la pente appartient aux Allemands, les tirailleurs sénégalais souffrent d’un froid qu’ils n’ont jamais connu. Les chars français, qui roulent à 4 km/h, sont pour moitié détruits par l’artillerie, pour moitié immobilisés faute d’autonomie. Cent trente mille hommes perdus la première semaine, près de 200 000 morts ou blessés en tout. Les mutineries éclatent. Ce n’est qu’en octobre, à la Malmaison, que les chars serviront enfin à ce pour quoi ils étaient utiles : protéger les fantassins, et non percer seuls.

Ce que le 22 août éclaire encore

Juger l’état-major de 1914 avec nos évidences n’apprend rien. L’offensive à outrance n’était pas une lubie de généraux bornés : elle découlait d’une lecture de 1870, où l’on avait cru que la défensive avait perdu la guerre, et d’une confiance dans le moral de la troupe comme facteur décisif. Elle a été enseignée, débattue, écrite. Elle paraissait rationnelle.

Ce qui manquait, c’était la mesure du rendement réel d’une mitrailleuse et d’un canon à tir rapide contre des hommes debout. Personne n’avait de chiffre. Le 22 août 1914 est le jour où le chiffre est arrivé — et il a fallu encore trois ans, Verdun, la Somme et le Chemin des Dames pour qu’il soit vraiment intégré.

Reste une question que je laisse ouverte : combien de fois faut-il qu’une doctrine échoue avant qu’un commandement l’abandonne ? Et combien de nos certitudes actuelles reposent, comme celle-là, sur une expérience passée mal lue ?

Un dernier mot, parce que ce récit reste incomplet. Il ne parle que du front français. Il y avait aussi un front russe, dont l’effondrement en 1917 libère des divisions allemandes, et un front africain qu’on oublie systématiquement. Sur les 18 millions de morts du conflit, environ la moitié sont des civils. L’armistice du 11 novembre 1918 a clos les combats ; il n’a rien clos d’autre.

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