En décembre 1482, un Florentin de trente ans écrit à un prince milanais pour lui vendre ses services. Cette candidature spontanée est considérée comme la première lettre de motivation de l’histoire — et elle a fonctionné. Avant elle, pendant des siècles, chercher du travail avait consisté à prouver non pas ses compétences, mais sa réputation.
Sur une feuille conservée aujourd’hui dans un recueil milanais, un homme de trente ans dresse la liste de ce qu’il sait faire. Des ponts qu’on démonte, qu’on transporte et qu’on remonte ailleurs. Des canons. Des machines pour assiéger une place forte. Des bateaux capables d’encaisser l’artillerie. Et, presque à la fin, comme un détail : il peint, aussi, et il sculpte le marbre, le bronze et la terre cuite. Il ajoute qu’il est prêt à faire une démonstration gratuite si tout cela paraît trop beau. L’auteur s’appelle Léonard de Vinci. Il cherche du travail.
On présente souvent ce texte comme le premier curriculum vitae moderne. La formule est un peu large : c’est une lettre de candidature, pas un CV au sens où nous l’entendons. Mais elle marque bien une bascule. Pendant les quinze siècles qui la précèdent, personne, ou presque, n’a eu l’idée d’écrire à un inconnu pour lui décrire ses talents. On n’en avait pas besoin. On était déjà connu — ou on n’était rien.
Une époque qui n’avait pas de mot pour « emploi »
Commençons par un vide de vocabulaire, qui en dit long. Ni le grec ni le latin ne possèdent d’équivalent à ce que nous appelons un métier, un poste, un emploi. Le grec dit ponos : la peine, l’effort du corps. Le latin dit labor : le labeur, la fatigue. Dans les deux cas, le mot désigne ce que le travail coûte, jamais ce qu’il vaut.
Aristote, dans la Politique, range le genre de vie de ceux qui travaillent de leurs mains parmi les existences ignobles et contraires à la vertu. Ce n’est pas une lubie personnelle : c’est le regard d’une partie de l’élite antique sur l’immense majorité de ses contemporains. Car cette majorité travaille, et beaucoup. Les pierres tombales romaines, quand on les recense, laissent apparaître environ 500 métiers différents : navigateurs, bateliers, forgerons, aubergistes, potiers, palefreniers, maçons, commerçants. Un monde professionnel dense, que la philosophie regarde de haut.
La réalité économique, elle, reste rurale : 75 à 80 % des actifs vivent de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche. On imagine volontiers ce travail entièrement fourni par des esclaves. C’est faux, ou du moins très incomplet. Une exploitation agricole a des pics — moissons, vendanges — et de longs creux. Nourrir des esclaves toute l’année pour une activité cyclique revient cher. Les propriétaires embauchent donc massivement des journaliers et des saisonniers, hommes et femmes libres.
Et comment les trouve-t-on ? Sans annonce, sans bureau, sans écrit. Par le bouche-à-oreille. Le forum, l’agora, la place du village font office de marché de l’information : on y apprend qui sait tailler la vigne, qui a mauvaise réputation, qui a laissé une dette impayée. Le recrutement antique n’évalue pas un dossier. Il consulte une rumeur.
Trois cents hommes nus devant le gouverneur
Il existe pourtant, dans le monde romain, un métier recruté selon une procédure formalisée : soldat. Après Auguste, l’armée impériale devient un corps professionnel de 300 000 à 350 000 hommes, chargé de tenir un territoire d’environ quinze fois la France et de protéger, à l’apogée de l’Empire sous Trajan, entre 60 et 80 millions d’habitants. Une machine de cette taille ne peut pas se contenter du bouche-à-oreille.
Le gouverneur de province part donc en tournée avec ses officiers et ses secrétaires pour tenir ce que nous appellerions un conseil de révision. Les candidats se présentent en public. Trois conditions théoriques : être un homme libre, être majeur, mesurer au moins 1,67 mètre. Puis vient l’examen proprement dit, et il commence par un déshabillage complet. On juge la musculature, la carrure, l’ossature. Ce n’est pas de la brutalité gratuite : il faudra marcher des kilomètres avec une vingtaine de kilos d’équipement, et avoir la force d’enfoncer un glaive dans un adversaire. On vérifie ensuite que le candidat n’est ni simple d’esprit, ni sourd, ni très myope. On privilégie ceux qui savent lire, écrire et compter — une légion a besoin de comptables autant que de combattants. Les fils de militaires partent avec une longueur d’avance : le recruteur sait qu’ils ont grandi dans la discipline.
Le taux de sélection donne le vertige. Sur trois cents candidats, cinq ou six sont retenus. En contrepartie, l’engagement dure de seize à trente ans, avec un salaire régulier, une carrière, du prestige et l’espoir d’un butin.
Retenons la scène : dans le recrutement le plus sélectif de l’Antiquité, le corps est le dossier de candidature. Il n’y a rien à écrire, rien à joindre, rien à raconter. Il y a à se montrer.
Au Moyen Âge, on ne recrute pas des compétences, on recrute une réputation
L’Europe médiévale se pense en trois ordres : ceux qui combattent, ceux qui prient, et le troisième — de très loin le plus nombreux — qui fournit l’essentiel du travail. Ce troisième ordre, on lui explique régulièrement quelle est sa place. Vers 1170, l’évêque Étienne de Fougères décrit dans son Livre des manières le paysan idéal : le bon grain revient aux seigneurs, à lui le mauvais pain et les mauvaises herbes, et plus sa vie est pauvre, plus grand est son mérite. Ce discours n’a rien de confidentiel. Il se répète depuis la chaire, le dimanche.
Dans ce cadre, le métier se transmet. Il vient des parents, il colle à la famille au point de finir gravé dans les patronymes : Charpentier, Charron, Fournier, Meunier. Chercher du travail consiste le plus souvent à entrer comme apprenti chez un artisan du voisinage, souvent un parent ou un allié.
Le critère de sélection porte un nom : la fama. On est fameux ou malfamé, il n’y a guère d’entre-deux. Le maître choisit son apprenti sur ce qu’on dit de sa famille ; les parents choisissent le maître sur ce qu’on dit de son atelier. Appartenir à une corporation reconnue — tisserands, drapiers, bateliers — augmente mécaniquement la fama, et oblige employeurs et commanditaires à négocier avec le groupe plutôt qu’avec l’individu.
La rémunération, elle, se discute à chaque fois : au nombre de jours, à la pièce produite, en part de bénéfice, en part d’héritage, ou tout simplement en gîte et en couvert. Ce marché apparemment figé se met pourtant à bouger violemment après la Grande Peste de 1347 et des années suivantes, qui emporte environ un tiers de la population européenne. Moins de bras, donc des salaires qui grimpent, en particulier dans les métiers qualifiés. La réaction des pouvoirs mérite d’être méditée : à partir du XIIIe siècle, puis avec une vigueur nouvelle après l’épidémie, les grands royaumes fixent des salaires maximaux. Non pas un plancher pour protéger le travailleur : un plafond pour protéger l’employeur. L’idée que la régulation publique des salaires irait naturellement dans le sens des salariés est une intuition très récente.
Le concours chinois, ou la méritocratie qui reproduisait ses élites
Pendant que l’Occident recrute son administration parmi les clercs et l’aristocratie — il n’y a pas, à proprement parler, de fonction publique médiévale —, la Chine impériale invente autre chose. Dès le IIIe siècle, et avec un âge d’or entre le Xe et le XIIIe, elle recrute ses fonctionnaires par concours : le mandarinat. On y évalue la maîtrise de la calligraphie et la connaissance des classiques, Confucius au premier rang.
Sur le papier, c’est ouvert : tout homme sans casier judiciaire peut se présenter. On en fait parfois le premier ascenseur social méritocratique de l’histoire. Il faut nuancer sérieusement. Réussir suppose des années d’étude, donc du temps libre, donc de l’argent, donc une famille capable d’entretenir un candidat pendant sa jeunesse. Résultat attesté : le concours a produit du népotisme, de la reproduction sociale et de véritables dynasties de fonctionnaires. Le mécanisme est ouvert ; l’accès au mécanisme ne l’est pas. Une équation qui n’a pas beaucoup vieilli.
La lettre de motivation de Léonard de Vinci, décembre 1482
Revenons à notre Florentin. Il a trente ans, il a terminé sa formation dix ans plus tôt, il veut quitter Florence. Il écrit à Ludovico Sforza, l’un des princes les plus puissants d’Italie, sans que rien ne lui ait été demandé. Candidature spontanée, donc.
Ce qui frappe, dans cette lettre, c’est la lucidité commerciale. Léonard ne vend pas ce qu’il aime le plus. Il vend ce dont son destinataire a besoin. Milan est en guerre, ou s’y prépare : les neuf premiers points de la lettre sont militaires. Ponts transportables, moyens de couper l’eau des fossés d’un siège, canons, machines de guerre, équipements pour les batailles navales. La peinture et la sculpture — architecture, marbre, bronze, terre cuite — arrivent en dernier, en une phrase, où il affirme tout de même pouvoir soutenir la comparaison avec n’importe qui. Puis vient l’argument que tout commercial reconnaîtra : si l’une de ces choses semble impossible, il propose d’en faire la démonstration, gratuitement.
Un mot sur ce qui est établi et ce qui ne l’est pas. Le texte nous est parvenu par une copie conservée dans le Codex Atlanticus, et non par l’original autographe : les historiens discutent donc la date exacte, généralement située autour de 1482-1483, ainsi que la question de savoir si la lettre a réellement été envoyée telle quelle. Ce qui est certain, en revanche, c’est le résultat : Léonard s’installe à Milan et y reste dix-sept ans.
Faut-il en conclure que la lettre de motivation « marche » ? Prudence. Léonard est un cas isolé, et l’usage d’écrire à un employeur inconnu ne se répand que bien plus tard. Ajoutons une remarque d’étymologie, parce qu’elle piège souvent : l’expression curriculum vitae sonne antique, mais l’objet qu’elle désigne est un usage tardif. Le mot latin n’a pas produit la pratique ; la pratique est allée chercher un mot latin pour se donner de l’allure.
Renaudot, Louis XIII et l’invention de la petite annonce
Le grand basculement n’est pas individuel, il est administratif, et il a lieu à Paris. Théophraste Renaudot fonde La Gazette en 1631. Confronté à une ville saturée de mendicité et de vagabondage, il ouvre un bureau d’adresses destiné à concentrer offres et demandes de travail pour les plus démunis. En 1633, Louis XIII franchit un pas décisif : il ordonne à tous les chômeurs de venir s’y faire enregistrer.
La même année, Renaudot croise ses deux inventions et lance La Feuille du bureau d’adresses et de rencontres. Ce n’est plus un journal de ventes de terres et de maisons : ce sont des offres d’emploi et de services. Dans le numéro 15, daté du 1er décembre 1633, deux postes à prendre : trésorier des régiments en Limousin, et conseiller au Parlement de Rouen. On y négocie aussi des offices, ces charges publiques achetées au roi puis revendables — soit, littéralement, un marché du poste et de sa rémunération.
L’ancêtre du service public de l’emploi et l’ancêtre du site d’annonces naissent donc la même année, du même homme, sur ordre du même roi. Ce qui règle au passage une idée reçue tenace : la petite annonce d’emploi n’est pas une invention de la presse industrielle du XIXe siècle. Elle a deux siècles de plus.
Le XIXe siècle apporte autre chose : l’échelle. La révolution industrielle fait exploser les besoins de main-d’œuvre, des bureaux de placement — nos agences d’intérim — s’ouvrent à tous, femmes et enfants compris, dans des conditions souvent effroyables. Surtout, l’alphabétisation puis l’école obligatoire — gratuite en 1881, obligatoire en 1882 en France — créent un lectorat de millions de jeunes gens auxquels un employeur peut s’adresser directement, sans intermédiaire. Les Britanniques ont pris de l’avance : le Times publie depuis des décennies, en première page, des offres de cocher, de valet, de femme de chambre. Quand Le Figaro s’y met en 1874, son directeur Antonin Périvier parle d’« annonces anglaises » et vante le journal comme le meilleur moyen de retrouver un ami perdu, un héritier, un logement ou un emploi. Vient ensuite la réclame, l’annonce d’embauche massive, puis, au XXe siècle, les services de ressources humaines, les chasseurs de têtes, les bureaux de stages. Le CV standardisé, lui, n’arrive qu’au milieu du siècle : dans les années 1950.
Ce qui rend cette histoire intéressante, ce n’est pas la modernité du geste de Léonard. C’est ce qu’il a fallu de temps pour que ce geste devienne banal. Pendant l’essentiel de l’histoire du travail, on n’a pas eu à se présenter : on était déjà su. La fama médiévale, le forum romain, le fils de légionnaire reconnu par le recruteur — tout cela fonctionnait parce qu’on ne bougeait pas. Le CV et la lettre naissent quand les gens commencent à se déplacer entre des lieux où personne ne les connaît. Ce sont des objets d’anonymat, pas des objets de mérite. Et l’on peut se demander si les plateformes de recrutement d’aujourd’hui, avec leurs recommandations, leurs réseaux et leurs profils vérifiés, n’ont pas simplement entrepris de reconstruire, à l’échelle du monde, la réputation de village que le Moyen Âge tenait pour acquise.