Loi martiale en Corée du Sud : six heures et un siècle

Le 3 décembre 2024 à 22 h 27, un président sud-coréen décrète la loi martiale à la télévision. Six heures plus tard, le décret est mort et son auteur est fini. Pour comprendre pourquoi il a cru le geste jouable, il faut remonter à 1961, à 1972, à 1980 — et à un siècle passé sous la coupe des empires.

Il est 22 h 27, le mardi 3 décembre 2024, quand les chaînes sud-coréennes interrompent leurs programmes. Le président Yoon Suk-yeol, en costume sombre, lit une allocution de quelques minutes : loi martiale d’urgence, forces « antiétatiques » à éliminer, menace venue du Nord. Dans l’heure qui suit, des hélicoptères se posent devant l’Assemblée nationale, à Yeouido. Des soldats des forces spéciales brisent des vitres pour entrer. À l’intérieur, des assistants parlementaires empilent des canapés devant les portes et vident des extincteurs dans les couloirs, pour gagner quelques minutes.

À 1 h 02 du matin, cent quatre-vingt-dix députés — dont une poignée venus du parti présidentiel — votent la levée du décret. Vers 4 h 30, Yoon s’incline. Six heures auront suffi. La question qui reste n’est pas de savoir si le geste était légal : la Cour constitutionnelle a tranché depuis, à l’unanimité, le 4 avril 2025. Elle est plus dérangeante. Pourquoi un homme élu au suffrage universel en 2022 a-t-il pu croire, ne serait-ce qu’une soirée, que cela pouvait marcher ?

La loi martiale en Corée du Sud n’a jamais été une anomalie

Parce que le geste n’avait rien d’inédit. Entre la fondation de la République en 1948 et le début des années 1980, la loi martiale a été proclamée au moins sept fois : pendant l’insurrection de l’île de Jeju et la mutinerie de Yeosu en 1948, à l’été 1950 quand les colonnes nord-coréennes descendent vers Busan, en avril 1960 contre les étudiants qui font tomber Syngman Rhee après des élections truquées, le 16 mai 1961 quand le major-général Park Chung-hee prend le pouvoir, en octobre 1972 pour imposer la Constitution Yushin, en octobre 1979 lors des émeutes de Busan et de Masan, puis le 17 mai 1980.

Ce n’était pas un accident de parcours. C’était un instrument de gouvernement, assumé comme tel. La Constitution Yushin de 1972 — le mot signifie à peu près « rénovation » — autorise l’arrestation sans mandat, permet au président de suspendre par simple décret les libertés fondamentales, et lui accorde un mandat renouvelable sans limite, attribué non par les électeurs mais par un collège trié. Rien de clandestin là-dedans : c’était écrit noir sur blanc dans un texte constitutionnel.

Et le 17 mai 1980, quand le général Chun Doo-hwan étend la loi martiale à tout le pays, ferme les universités, arrête les dirigeants étudiants et fait occuper l’Assemblée par la troupe, la ville de Gwangju se soulève. La répression dure dix jours. Le bilan officiel dépasse cent soixante morts ; les associations de victimes en comptent bien davantage, et le chiffre reste discuté aujourd’hui encore. C’est ce précédent-là, pas un autre, que des millions de Coréens ont revu en direct sur leur téléphone en décembre 2024, quand les hélicoptères ont survolé Yeouido.

Un État né sous tutelle, de 1876 à 1953

L’habitude de l’état d’exception vient de plus loin encore. En septembre 1875, une canonnière japonaise provoque un incident au large de l’île de Ganghwa. Le traité qui suit, signé en février 1876, ouvre au commerce étranger trois ports coréens : Busan, puis Wonsan et Incheon. Missionnaires, marchands et diplomates japonais, américains, britanniques, français et allemands s’installent avec leurs machines à charbon, à pétrole, au gaz. La Corée entre dans le grand jeu par la porte que d’autres viennent d’enfoncer — celle-là même que le traité de Nankin, en 1842, avait ouverte de force à la Chine.

Le pays se modernise alors à une vitesse stupéfiante. Le roi Gojong, revenu d’un exil à la légation russe, se fait proclamer premier empereur de Corée ; un maire de Séoul rentré des États-Unis redessine la capitale en pensant à New York et à Washington : tout-à-l’égout, grandes artères pavées, éclairage électrique. Le premier tramway roule en 1899, le grand pont ferroviaire sur le Han est livré en 1900. À la fin des années 1930, le rail dessert jusqu’aux vallées les plus reculées. Le paradoxe est amer : c’est en grande partie le colonisateur qui achève ce réseau. En 1910, le Japon impérial annexe la Corée et en fait son grenier à riz. Les paysans sont expropriés, la récolte part vers l’archipel, et l’un des pays les plus rizicoles d’Asie se met à manquer de tout.

Le 1er mars 1919, un mouvement pacifique réclame l’indépendance dans tout le pays. La répression fait des milliers de morts, mais l’affaire s’entend jusqu’en Europe, et un gouvernement provisoire de la République de Corée se constitue en exil à Shanghai. Il faudra attendre 1945 — et là, personne ne consulte les Coréens. Au Caire, à Yalta, à Potsdam, les Alliés disposent d’eux. Le 38e parallèle est tracé en une nuit d’août 1945 par deux officiers américains penchés sur une carte de magazine, avec pour critère principal de laisser Séoul du bon côté. Cinq ans plus tard, le 25 juin 1950, 75 000 soldats nord-coréens franchissent cette ligne improvisée. La guerre durera trois ans. Les estimations varient beaucoup et les historiens ne s’accordent pas : de trois à près de cinq millions de morts, dont environ la moitié de civils. Rapporté à la population, c’est pire que la Seconde Guerre mondiale. On l’appelle pourtant la guerre oubliée.

Le miracle et sa facture

On raconte volontiers le décollage coréen comme une réussite purement nationale, affaire de discipline et de génie industriel. Les chiffres racontent autre chose. Après 1953, l’aide américaine à la reconstruction dépasse 2,7 milliards de dollars. Elle est massivement investie dans l’éducation : l’enseignement devient obligatoire, le nombre d’élèves double, des milliers d’étudiants partent se former à l’étranger et reviennent constituer une élite technique. Cela ne suffit pas à nourrir le pays : dans les années 1950, le chômage frôle 20 à 25 %, les importations dépassent d’un facteur dix les exportations, et dès que l’aide se réduit une partie de la population a faim.

Le tournant est industriel et politique à la fois. À partir de 1961, l’État oriente tout vers l’exportation : d’abord des industries légères, puis la fonte, l’acier, la machinerie, la construction navale, l’électronique, la chimie. La guerre du Vietnam devient un marché — jusqu’à 40 % des exportations partent vers les États-Unis. Après le choc pétrolier de 1974, le pays évite la faillite en vendant davantage encore, notamment aux chantiers du Moyen-Orient. En trente ans, le PIB par habitant passe de 87 à 4 930 dollars ; il franchira les 10 000 dollars en 1994. Samsung, LG, Hyundai deviennent des noms mondiaux.

Mais l’ingénieur du miracle est aussi l’auteur de la Constitution la plus liberticide de l’histoire du pays. Park Chung-hee, c’est le même homme. On ne peut pas garder l’un et jeter l’autre, et c’est exactement ce qui rend la mémoire coréenne si inflammable : sa fille, Park Geun-hye, a été élue présidente en 2012. Dans un pays où la démocratie est plus jeune que beaucoup de ses électeurs, l’autoritarisme n’est pas une abstraction historique. C’est le grand-père de quelqu’un.

Le 26 octobre 1979, et la part de légende

Ce soir-là, dans une annexe discrète de la Maison Bleue, Park Chung-hee dîne avec quelques proches. Kim Jae-gyu, le directeur du service secret coréen, sort son arme et l’abat. Quatre gardes du corps et le chauffeur du président sont tués dans la même opération. Dix-huit ans après avoir pris le pouvoir par un coup d’État, l’homme fort meurt de la main de son propre chef des renseignements.

Un détail rend l’affaire vertigineuse, et il est attesté : il fallait remonter six cent cinq ans en arrière, à l’assassinat du roi Gongmin sous la dynastie Koryo, pour trouver un chef d’État tué dans la péninsule. Six siècles d’invasions, de guerres, de colonisation et de division s’étaient réglés autrement. L’idée d’une culture coréenne du règlement de comptes au sommet ne tient donc pas une seconde devant les dates.

Reste ce que l’on répète volontiers : que la CIA aurait armé le bras de Kim Jae-gyu, deux cent cinquante agents s’étant selon la rumeur infiltrés dans le pays à la faveur de la visite de Jimmy Carter, quelques mois plus tôt. Disons-le clairement : la visite de Carter en juin 1979 est attestée, son hostilité à la répression menée par Park aussi, et Kim Jae-gyu entretenait de vraies relations avec les Américains. Le reste ne l’est pas. Aucun document déclassifié connu n’établit une commandite américaine, et les historiens ne retiennent pas cette thèse. Ce qui nourrit la légende, c’est l’opacité du dossier : procès expédié, exécution de Kim Jae-gyu dès mai 1980, archives incomplètes. Quand un État tait ses zones d’ombre, il fabrique lui-même les récits qui les remplissent.

1987, le jour où la rue a changé le logiciel

Janvier 1987 : un étudiant, Park Jong-chul, meurt sous la torture lors d’un interrogatoire de police. La version officielle est grotesque, elle s’effondre en quelques semaines. En juin, un autre étudiant, Lee Han-yeol, est touché à la tête par une grenade lacrymogène. Les manifestations cessent d’être étudiantes : employés de bureau en chemise blanche, commerçants, mères de famille descendent dans la rue. Le 29 juin 1987, le pouvoir cède et accepte l’élection présidentielle au suffrage direct. C’est la date que les Coréens retiennent comme celle de la démocratisation réelle — pas 1948.

Le reste s’enchaîne vite : Jeux olympiques de Séoul en 1988, entrée à l’ONU en 1991, Exposition universelle de Taejon en 1993 et ses quatorze millions de visiteurs. En 1997, la crise asiatique manque tout emporter ; le pays tire une vingtaine de milliards de dollars auprès du FMI et rembourse dès août 2001, trois ans avant l’échéance. En 1998, pour la première fois, le pouvoir change de camp par les urnes sans le moindre incident.

Même la vague coréenne, cette hallyu que l’on présente parfois comme une éclosion spontanée de créativité, procède de décisions politiques datées : levée de la censure préalable sur le cinéma, libéralisation de l’accès au passeport au tournant des années 1990, investissements publics massifs dans l’Internet et les hautes technologies. La K-pop est un produit de la démocratisation avant d’être un produit d’exportation.

Six heures, et ce qu’elles mesurent

Fin 2016, le pays découvre l’influence exercée sur la présidente Park Geun-hye par une amie sans mandat ni fonction, Choi Soon-sil. 2,32 millions de personnes descendent dans la rue avec des bougies. L’Assemblée destitue la présidente. Yoon Suk-yeol, lui, était procureur ; c’est en instruisant ce dossier qu’il s’est fait un nom, avant d’être élu président en 2022 avec moins d’un point d’avance, face à une Assemblée qui lui échappera complètement deux ans plus tard.

Voilà, peut-être, l’erreur de calcul. Il a lu son pays comme un dossier d’instruction et non comme une mémoire collective. Le décret du 3 décembre 2024 est sans précédent dans l’histoire constitutionnelle de la République : il suspend des libertés que la Constitution protège explicitement. La suite est connue. Destitution votée le 14 décembre par 204 voix, confirmée à l’unanimité par la Cour constitutionnelle le 4 avril 2025, élection anticipée remportée par Lee Jae-myung le 3 juin, puis condamnation à la réclusion à perpétuité pour insurrection le 19 février 2026 par le tribunal central de Séoul — jugement de première instance, contre lequel un appel a été déposé quelques jours plus tard. L’histoire n’est donc pas close.

Ce qu’elle éclaire de notre époque tient en une phrase, et il vaut mieux ne pas la forcer : une démocratie ne résiste pas parce qu’elle est ancienne, mais parce qu’un nombre suffisant de gens savent physiquement ce que coûte l’autre solution. En Corée, cette mémoire a moins de quarante ans. Elle a réagi en six heures. La question ouverte, c’est ce qui se passera quand elle s’effacera — dans un pays dont l’indice de fécondité est tombé à 0,72 enfant par femme en 2023, le plus bas du monde, et dont la population pourrait diminuer de moitié d’ici la fin du siècle. Cette crise-là ne se réglera pas en une nuit dans un hémicycle.

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