En septembre 1931, des officiers japonais dynamitent leur propre voie ferrée près de Moukden : un mètre cinquante de rail arraché, et le train suivant passe quand même. De ce sabotage raté naîtront le Mandchoukouo, l’unité 731 et quatorze ans de guerre en Asie.
Le train est passé. Avec un léger retard, mais il est passé. C’est le détail le plus embarrassant de toute l’affaire, et personne, en septembre 1931, n’a envie de le relever.
Ce soir du 18 septembre, une charge explose sur la voie du chemin de fer de Mandchourie du Sud, aux abords de Moukden, l’actuelle Shenyang. La ligne est japonaise, gardée par des soldats japonais. La détonation se produit à huit cents mètres à peine d’une garnison chinoise. Bruit modeste, dégâts dérisoires : environ un mètre cinquante de rail arraché. Le convoi suivant franchit la brèche sans dérailler.
L’armée du Kwantung accuse pourtant les militaires chinois et passe à l’attaque dans la nuit. Quinze jours plus tard, les grandes villes de Mandchourie sont tombées. Cinq mois plus tard, un État neuf apparaît sur les cartes : le Mandchoukouo. Il durera treize ans, abritera un laboratoire d’armes biologiques et servira de matrice à quatorze années de guerre en Asie. Tout cela pour un mètre cinquante de rail dynamité par les Japonais eux-mêmes.
Une plaine grande comme quatre Japons
On ne comprend rien à 1931 sans regarder la carte. La Mandchourie est une immense plaine d’Extrême-Orient — « grande comme quatre fois le Japon », répétait-on à Tokyo —, fermée au nord-ouest par les montagnes mongoles, au nord par le fleuve Amour, au sud-est par les eaux coréennes. Vers le sud-ouest, rien. Aucune barrière naturelle ne la sépare de la Chine. C’est un couloir.
C’est aussi la terre d’origine des Mandchous, qui franchissent la Grande Muraille en 1644 et fondent à Pékin la dynastie des Qing. Deux siècles et demi plus tard, l’empire s’affaisse : la révolte des Taiping saigne le pays dans les années 1850-1860, et la Russie en profite pour obtenir, par la convention de Pékin de 1860, sa façade maritime sur le Pacifique et fonder Vladivostok, terminus du Transsibérien. En 1900, la révolte des Boxers achève de ruiner les Qing.
En face, le Japon a choisi l’inverse de l’affaissement. En 1868, la Charte du serment de l’empereur Meiji fixe le cap : sortir de l’isolement, industrialiser, se doter d’une armée moderne — deux Français y contribueront, l’officier Jules Brunet pour l’armée de terre, l’ingénieur Émile Bertin pour la flotte impériale. En 1895, le Japon écrase la Chine et prend Taïwan ; la Corée devient une indépendance de façade, annexée pour de bon en 1910. Les Européens s’alarment tout en se servant : Hong Kong aux Britanniques, Qingdao aux Allemands, Port-Arthur aux Russes. Puis, en 1905, à Tsushima, la flotte japonaise anéantit l’escadre russe venue de la Baltique. Le président américain Theodore Roosevelt arbitre la paix ; la Mandchourie revient nominalement à la Chine.
Nominalement. Car le Japon hérite du bail russe sur Port-Arthur et du tronçon sud du chemin de fer — celui-là même qui sautera en 1931. Autour de la ligne s’installe une colonie de fait, une sorte de Far West où « celui qui n’est rien au Japon » peut devenir entrepreneur : mines, hôtels, téléphone, ports. Les civils japonais de Mandchourie passent de 16 000 en 1906 à 235 000 en 1933. Pour les protéger, Tokyo entretient sur place une armée, celle du Kwantung — avec ses propres officiers, ses propres idées, et une conviction qui s’y répand : seul l’Empire du Japon peut délivrer l’Asie des colonisateurs occidentaux.
Kanji Ishiwara, ou la « guerre ultime »
L’homme qui fait sauter le rail s’appelle Kanji Ishiwara. Fils d’une famille de samouraïs, converti au bouddhisme de Nichiren — dont le fondateur avait annoncé qu’après un conflit planétaire le bouddhisme japonais deviendrait le gardien de la paix du monde. Officier en Corée dès 1918, envoyé étudier la stratégie en Allemagne de 1922 à 1925, il rejoint l’armée du Kwantung en 1928.
Après le krach de 1929, il formule ce qu’il appelle la guerre ultime : un affrontement final entre le Japon et les États-Unis, que Tokyo ne pourra gagner qu’en s’assurant d’abord une base continentale — la Mandchourie entière, ses charbons, ses fers, ses terres. On rapproche souvent ce raisonnement de l’espace vital hitlérien ; la comparaison éclaire, mais Ishiwara pense en cycles religieux et en choc lointain, non en hiérarchie biologique à appliquer sur-le-champ. Ce qui est attesté, c’est qu’il monte l’opération avec le colonel Seishiro Itagaki, sans en informer son gouvernement.
Là est le vrai scandale de Moukden. Ishiwara agit contre Tokyo. Il ignore les instructions du ministre de la Guerre Jiro Minami. Il écrira plus tard qu’il croyait se sacrifier, persuadé qu’on désavouerait sa mutinerie et qu’on le briserait. Mis devant le fait accompli — et devant une opinion publique enthousiaste —, le gouvernement décide de continuer. Soixante mille hommes arrivent en renfort depuis la Corée occupée. Ishiwara ne sera jamais inquiété. On peut débattre du degré de complicité de Tokyo ; pas du signal envoyé ce jour-là à tous les officiers de l’armée impériale. La désobéissance victorieuse paie.
Le Mandchoukouo se prouve par ses cartes postales
Tchang Kaï-chek démissionne le 15 décembre 1931. Le 1er mars 1932, le Mandchoukouo est proclamé — cinq mois après l’explosion. À sa tête, un homme de vingt-six ans qui a déjà été empereur deux fois et n’a jamais rien gouverné : Puyi, dernier des Qing, chassé du trône chinois en 1912. Il sera couronné empereur du Mandchoukouo sous le nom de Kangde en mars 1934.
Personne n’est dupe, et le Japon le sait. D’où une propagande d’une inventivité presque désarmante. Le nouvel État se présente comme les « États-Unis d’Orient », fondés sur l’égalité des peuples asiatiques : affiches d’enfants en costume occidental et chinois agitant côte à côte les drapeaux japonais et mandchou ; cartes postales que les soldats envoient à leur famille, où Puyi pose près d’un phénix aux cinq ethnies — chinoise, mandchoue, mongole, coréenne, japonaise ; albums de photographies traduits en anglais, cartes touristiques, jeux de cartes illustrés. Un hymne national est même commandé à Zheng Xiaoxu, le plus proche conseiller de Puyi.
Le vernis craque au premier contact. En 1932, Tokyo tente de faire figurer le Mandchoukouo aux Jeux olympiques de Los Angeles ; le sprinteur Liu Changchun, sollicité pour en porter les couleurs, refuse et court sous le drapeau chinois. Il sera le premier olympien chinois. À l’intérieur, ce discours d’égalité se retourne en hiérarchie : les Japonais supérieurs, parents des Mandchous et des Mongols, les Chinois tout en bas.
La Société des Nations envoie une commission d’enquête conduite par le Britannique Lord Lytton, avec des experts américain, allemand, italien et français. Le rapport, publié le 2 octobre 1932, a la prudence d’un diplomate et la clarté d’un huissier : l’opération japonaise ne relevait pas de la légitime défense, le Mandchoukouo n’est pas né d’un mouvement d’indépendance spontané, les troupes doivent évacuer la zone ferroviaire. En février 1933, l’Assemblée adopte le rapport. La délégation japonaise quitte la salle ; le Japon notifie son retrait le mois suivant.
Des reconnaissances viendront : le Salvador, puis l’Italie en 1937, l’Allemagne en 1938, et de fait l’URSS avec le pacte de neutralité de 1941. La liste dit tout — un État fantoche reconnu par des puissances elles-mêmes en rupture avec l’ordre international. C’est en 1934, l’année du couronnement de Puyi, qu’Hergé fait entrer l’affaire dans la bande dessinée : Le Lotus bleu, prépublié à partir d’août 1934, montre un officier japonais dynamitant lui-même une voie ferrée pour justifier l’invasion. Une série pour enfants disait publiquement ce que les chancelleries se refusaient à acter.
Derrière le décor : l’opium, le travail forcé, Nankin
Le décor tenait mal, parce que l’intérieur du pays était gouverné par l’armée du Kwantung. Les importations sont réservées aux Japonais. Les paysans mandchous et mongols basculent dans la disette et la mendicité. Des millions de Chinois — jusqu’à dix millions sur l’ensemble de la période — sont réquisitionnés pour le travail forcé : mines, chantiers, fortifications de la frontière soviétique. Dans certaines villes déclarées japonaises, des populations locales reçoivent des distributions massives d’opium. La méthode n’a rien de japonais à l’origine : les Britanniques l’avaient employée contre la Chine au milieu du XIXe siècle. Le pavot pousse bien en Mandchourie ; le monopole de l’opium devient l’une des ressources qui financent l’État fantoche.
Puis la guerre déborde. Le 7 juillet 1937, à seize kilomètres de Pékin, une unité japonaise en manœuvre autour du pont Marco-Polo exige de fouiller la ville de Wanping : un soldat manque à l’appel. Il reparaîtra. L’incident, lui, ne se referme pas. Fin juillet, les forces chinoises évacuent Pékin ; les troupes japonaises y entrent début août. La seconde guerre sino-japonaise a commencé. En décembre, à Nankin, l’armée impériale se livre à six semaines de massacres et de viols. Le nombre des victimes reste discuté : plus de 200 000 morts pour le tribunal de Tokyo, 300 000 selon la Chine, sensiblement moins pour une partie des historiens japonais. Le désaccord porte sur l’ampleur, pas sur les faits : la négation pure et simple est une position marginale, portée par une frange nationaliste, et non par la recherche.
Harbin : ce que faisait le « département de purification de l’eau »
Près de Harbin, un ensemble de bâtiments porte un nom d’une banalité administrative parfaite : département de prévention épidémique et de purification de l’eau de l’armée du Kwantung. Sur le papier, on y expérimente sur des singes. C’est l’unité 731, dirigée par le général Shiro Ishii, active de 1932 à 1945, chargée de mettre au point des armes bactériologiques.
Les cobayes sont chinois, coréens, russes. D’abord des prisonniers de guerre, puis des intellectuels, puis des ouvriers jugés dangereux, enfin des civils raflés au hasard par la Kempeitai, la police politique. On leur inocule la peste, le choléra, la typhoïde. On les ouvre vivants, sans anesthésie, pour observer l’évolution des organes. On en prive d’eau ou de sommeil jusqu’au terme. Certains servent de cibles pour éprouver des lance-flammes. Ce qui frappe, dans les témoignages recueillis à partir des années 1990, ce n’est pas la fureur. C’est le carnet. On note, on chronomètre, on photographie. La cruauté y est un protocole.
Les décomptes restent incertains, et mieux vaut le dire. Pour le complexe de Pingfang, les chercheurs retiennent au moins trois mille détenus tués ; d’autres estimations, englobant toutes les installations, montent jusqu’à une dizaine de milliers. Les opérations de terrain — épandage de puces infectées, empoisonnement de puits, dissémination de germes du charbon sur des villages en fin de guerre — ont fait beaucoup plus, mais les fourchettes vont de quelques dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers de morts sans qu’aucune fasse consensus. Les archives ont été détruites en août 1945 ; les travaux continuent.
Le plus dur vient après. Ishii et ses collaborateurs ne comparaissent pas au tribunal de Tokyo. Les documents américains déclassifiés l’établissent : à la fin des années 1940, les autorités d’occupation renoncent aux poursuites en échange des données de l’unité, jugées précieuses face à l’URSS. L’idée qu’Ishii serait ensuite allé enseigner dans des universités américaines circule beaucoup, sans être démontrée. Le Japon, lui, n’a jamais officiellement reconnu les activités de l’unité 731, absente des manuels scolaires, et le sujet reste un contentieux vivant avec Pékin. Un seul ancien membre a demandé pardon publiquement : Yoshio Shinozuka, qui témoigne à partir des années 1990 et à qui les États-Unis refusent l’entrée sur leur territoire en 1998, au motif qu’il avait participé à des crimes de guerre. L’ironie n’a échappé à personne. Il est mort en 2014, à quatre-vingt-dix ans, dans une indifférence à peu près complète.
Pourquoi la guerre du Japon ne commence pas à Pearl Harbor
Le 9 août 1945, trois jours après Hiroshima, l’Armée rouge entre en Mandchourie. Staline avait promis à Churchill et Roosevelt, à Téhéran en 1943, d’attaquer le Japon une fois l’Allemagne battue ; il tient parole. Le Mandchoukouo s’effondre en quelques jours. Puyi est capturé par les Soviétiques, remis à la Chine communiste en 1950, rééduqué pendant près de dix ans, puis employé comme jardinier à Pékin — c’est l’histoire que raconte Le Dernier Empereur de Bertolucci.
Reste la légende la plus tenace : l’idée que le Japon serait entré en guerre le 7 décembre 1941, à Pearl Harbor. C’est une chronologie américaine. Vue de Chine, la guerre commence en 1937 ; vue de Mandchourie, en 1931. Quatorze ans, pas quatre. Pearl Harbor n’ouvre pas un conflit : c’est le moment où une expansion continentale entamée dix ans plus tôt se heurte à un embargo et décide de forcer le passage.
Le plus troublant, pourtant, n’est ni Ishiwara ni Ishii. Ce sont les colons ordinaires. L’historien Yamamuro Shin’ichi, dont la synthèse sur le Mandchoukouo a été traduite en anglais en 2006 sous le titre de Chimère, montre que les Japonais partis vivre là-bas y ont cru. Sans cynisme. Une terre neuve, un salaire, une école pour les enfants, la promesse d’une Asie affranchie de l’Occident. Interrogés des décennies plus tard, beaucoup n’arrivaient toujours pas à expliquer comment on passe d’un rêve d’agriculture à un laboratoire de peste. L’économiste Yanaihara Tadao, qui avait défendu vers 1930 cette colonisation agricole, a fini par admettre qu’elle n’avait produit qu’une chose : l’exaspération du nationalisme chinois.
Il n’y a pas de leçon à tirer de tout cela, et sûrement pas de note à donner à des gens morts depuis longtemps. Il y a une mécanique à regarder. Un mètre cinquante de rail, un train qui passe quand même, un mensonge que personne ne croit vraiment et que tout le monde finit par traiter comme un fait établi. Ce n’est pas la qualité du mensonge qui décide. C’est ce que ceux qui l’entendent ont envie d’en faire.