Bernard Werber : De l’isolement à l’œuvre immortelle | Analyse

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Dans un entretien captivant avec Franck Nicolas, Bernard Werber, l’auteur des célèbres Fourmis, se dévoile avec une rare authenticité. Derrière le succès planétaire se cache un parcours semé d’embûches, d’isolement et de remises en question profondes. « Je ne suis pas sur la bonne planète » : cette confession résume le sentiment d’étrangeté qui a longtemps habité l’écrivain et qui, paradoxalement, a nourri son génie créatif. De l’enfant observant les insectes à l’écrivain renvoyé d’un journal prestigieux, Werber incarne la résilience de l’artiste qui transforme ses faiblesses en forces. Cet article explore les thèmes clés de son discours : l’apprentissage par immersion, le sacrifice nécessaire à la création, la perception des autres comme des miroirs, et la quête ultime d’une œuvre qui survit à son créateur. Préparez-vous à un voyage dans l’univers mental d’un des auteurs français les plus lus au monde.

L’Immersion : La Seule Véritable École

Bernard Werber aborde d’emblée une question fondamentale : quelle est la meilleure façon d’apprendre une langue étrangère ? Sa réponse est sans appel : l’immersion. Ce principe, qui dépasse le simple cadre linguistique, est une métaphore de sa propre approche de la vie et de l’écriture. Pour Werber, l’immersion signifie se plonger totalement dans un sujet, un univers, une sensation, jusqu’à en oublier le cadre conventionnel. C’est exactement ce qu’il a fait enfant avec les fourmis, passant des heures à les observer, à se « déconnecter du système scolaire et du système social ». Cette immersion précoce n’était pas un passe-temps, mais le fondement d’une méthode. Elle lui a appris que la maîtrise et la compréhension profonde ne viennent pas d’un apprentissage théorique et distant, mais d’une implication sensorielle et cognitive totale. Appliqué à l’écriture, ce principe signifie vivre avec ses personnages, habiter ses mondes fictifs, au point où la frontière entre le réel et l’imaginaire s’estompe. L’immersion est donc présentée comme un antidote à la superficialité. Dans un monde où l’attention est fragmentée, Werber défend la valeur de la plongée profonde, seule capable de provoquer une véritable évasion, tant pour le créateur que pour le lecteur.

L’Enfant Introverti : Une Bulle d’Observation et de Création

Le portrait que Werber dresse de son enfance est celui d’un « enfant introverti isolé ». Cette période n’est pas décrite comme malheureuse, mais comme nécessaire. Sa « bulle » n’était pas un refuge par défaut, mais un laboratoire. Déconnecté des attentes sociales et scolaires, il a cultivé un regard unique sur le monde qui l’entourait, un monde peuplé de fourmis et de mystères. Cette introversion n’était pas un handicap, mais le terreau de sa future vocation. Dans cette solitude, il a développé une capacité d’observation exceptionnelle et une intériorité riche. Il apprenait non pas en écoutant des leçons, mais en scrutant le comportement des insectes, en déduisant leurs lois sociales, en imaginant leurs perceptions. Cette expérience formatrice souligne un paradoxe essentiel : c’est souvent en se retirant du bruit du monde que l’on peut le mieux le comprendre et le retranscrire. L’isolement de Werber lui a permis de construire un point de vue décalé, cette fameuse sensation de ne pas être « sur la bonne planète », qui est devenue la marque de fabrique de sa science-fiction philosophique. Son parcours valide l’idée que les esprits créatifs ont souvent besoin de cette phase de retrait pour construire leur univers intérieur avant de pouvoir le partager.

Le Sacrifice de la Carrière : Un Jeu d’Échecs Existentialiste

L’un des moments les plus frappants de l’entretien est l’évocation de son renvoi du journal Le Point après sept ans de service. Werber utilise une métaphore puissante : la vie comme un jeu d’échecs. Parfois, pour gagner la partie ou atteindre un objectif supérieur, il faut savoir sacrifier une pièce. Dans son cas, il a « sacrifié » sa carrière de journaliste scientifique stable et prestigieuse. Ce renvoi, vécu sur le moment comme un « traumatisme » et une injustice, s’est révélé être la condition sine qua non de sa métamorphose en écrivain à temps plein. Il décrit le sentiment immédiat comme un « sentiment de révolte » remplacé par une peur de « ne rien foutre ». Pourtant, ce vide forcé a créé l’espace nécessaire pour que le projet des Fourmis, mijoté pendant douze ans, puisse enfin aboutir. Cette histoire est un lesson de résilience et de perspective. Werber nous enseigne que ce qui est perçu comme un échec catégorique (la fin d’une carrière) peut être le prélude nécessaire au plus grand succès, à condition d’accepter le sacrifice et de réorienter son énergie. C’est un acte de foi en sa propre vocation, un pari sur l’avenir où l’on mise tout sur sa passion.

L’Échec Commercial Initial : Le Début d’une Légende

Avant le triomphe, il y eut l’échec. Werber raconte avec franchise le premier accueil réservé aux Fourmis. Les éditeurs ne comprenaient pas l’intérêt d’un livre sur ces insectes. Le premier tirage fut modeste et les ventes, catastrophiques : 10 000 exemplaires vendus sur 70 000 imprimés, ce qu’il qualifie lui-même d' »échec complet ». À ce moment, il a cru que sa carrière d’écrivain était terminée avant d’avoir vraiment commencé. Cette anecdote est cruciale pour dédramatiser l’échec dans le processus créatif. Elle montre que même une œuvre qui deviendra un pilier de la littérature contemporaine et un best-seller international peut connaître des débuts extrêmement difficiles. L’échec n’est pas le signe d’une mauvaise œuvre, mais souvent le signe d’une œuvre en avance sur son temps, qui ne rentre pas dans les cases établies. La persévérance de Werber, sa conviction profonde en son projet, malgré le rejet commercial et critique initial, est ce qui a fait la différence. C’est un message d’espoir pour tous les créateurs : la valeur d’une œuvre n’est pas dictée par ses premières ventes, mais par sa capacité à trouver son public, parfois au prix d’un long cheminement.

Les Autres comme Miroirs : Une Philosophie de la Relation

Une des déclarations les plus intrigantes de Werber est sa façon de percevoir les gens : « je les perçois comme des miroirs ». Cette phrase, accueillie par un « Ah, ouah, ouah » de Franck Nicolas, ouvre une perspective philosophique profonde. Elle signifie que chaque interaction, chaque personne rencontrée, nous renvoie une image de nous-mêmes. Nos réactions, nos émotions face à l’autre en disent long sur notre propre personnalité, nos blessures, nos attentes. Cette vision transforme la sociabilité en une vaste exploration de soi. Elle rejoint aussi l’idée développée plus tard : on peut passer une vie entière sans vraiment s’intéresser aux autres, sans chercher à comprendre ce qui les motive, ce qu’ils ressentent. Pour Werber, ce serait « rater le film », voyager sans regarder par le hublot. Cette métaphore est puissante. Elle suggère que la vie n’est pas un scénario dont nous serions simplement le héros, mais un film riche et complexe dont les autres sont des personnages essentiels. Les ignorer, c’est se priver de l’intrigue principale. Cette philosophie alimente probablement son écriture, où il explore constamment les points de vue différents, y compris ceux des animaux, pour offrir une vision kaléidoscopique de la réalité.

La Quête d’Immortalité : Une Œuvre qui Survit

La motivation ultime de Bernard Werber est dévoilée sans fard : « J’ai envie de faire une œuvre qui après ma mort continue de réunir. » Cette ambition dépasse le simple désir de célébrité ou de succès financier. Il s’agit d’une quête d’immortalité à travers l’art. L’œuvre devient un pont jeté par-delà le temps, un moyen de continuer à exister, à communiquer et à créer du lien entre les gens longtemps après que son créateur a disparu. C’est la réponse de l’artiste à la mortalité. Cette aspiration explique l’ampleur et l’ambition de ses cycles romanesques, comme celui des Fourmis ou des Dieux. Il ne cherche pas à écrire un simple livre, mais à construire un univers cohérent, mythologique, dans lequel les lecteurs pourront continuer à évoluer et à se rencontrer. Cette vision place l’écrivain dans une lignée presque artisanale ou architecturale : il bâtit une cathédrale narrative destinée à traverser les siècles. C’est une charge considérable, mais aussi ce qui donne un sens profond et sacré à son travail quotidien. Chaque mot est posé avec l’espoir qu’il résonnera dans l’esprit des générations futures.

Structure Humaine et Collective : La Société Fourmi

Werber fait un lien direct entre son sujet de prédilection et notre propre espèce : « Les humains ont une structure proche de celle des fourmis. » Cette affirmation n’est pas anodine. À travers l’étude des fourmis, il explore en réalité les mécanismes de nos sociétés : l’organisation collective, la spécialisation des tâches, la communication invisible, les hiérarchies, et l’instinct grégaire. Ses romans ne sont donc pas de simples fables animalières, mais des laboratoires sociologiques. En observant les fourmis, il nous offre un miroir déformant mais éclairant de nos propres comportements. Cela permet d’aborder des questions complexes sur l’individualité versus la collectivité, le libre arbitre, la guerre, la coopération, sous un angle neuf et dépersonnalisé. Le lecteur comprend soudain que les grands enjeux humains ne sont pas uniques et peuvent être observés à d’autres échelles du vivant. Cette perspective à la fois biologique et philosophique est une des clés du succès de Werber : il rend la science accessible et la met au service d’une réflexion profonde sur la condition humaine, montrant que nous faisons partie d’un tout bien plus vaste et interconnecté.

Vivre à 110% : La Question Ultime

La question finale posée par Franck Nicolas est redoutable : si vous n’aviez plus que 10 jours à vivre, comment les vivreiez-vous à 110% ? La réponse de Werber, interrompue et introspective (« Oui mais dans un coin, je me sens… »), est révélatrice. Elle montre que même pour un philosophe de l’extraordinaire, la réponse n’est pas simple. Vivre à 110% ne signifie pas nécessairement faire un tour du monde en vitesse. Pour quelqu’un dont la vie est dédiée à l’introspection et à la création, cela pourrait signifier atteindre un état de concentration et de perception maximale, capturer la beauté du détail, finaliser une pensée, ou simplement être pleinement présent dans ses relations les plus chères. Cette question ramène à l’essentiel : quel est le noyau de notre existence ? Werber, à travers son œuvre, nous invite constamment à ne pas passer à côté du « film ». Ses hésitations face à cette question suggèrent que la réponse est intime et mouvante. Elle nous renvoie à notre propre responsabilité : comment structurons-nous nos vies pour qu’à tout moment, nous puissions avoir le sentiment de les vivre avec intensité et authenticité, sans attendre un compte à rebours fictif ?

Le parcours de Bernard Werber, tel que révélé dans cet entretien, est bien plus qu’une success story littéraire. C’est un manuel de résilience créative. De l’enfant isolé qui observe les fourmis à l’écrivain mondialement connu, chaque étape – l’immersion, l’échec, le sacrifice, la persévérance – a été constitutive de son œuvre unique. Sa philosophie, qui voit dans les autres des miroirs et dans la société humaine un reflet de la colonie, nous invite à regarder le monde avec plus de curiosité et d’empathie. Enfin, sa quête d’une œuvre immortelle nous rappelle le pouvoir de l’art de transcender le temps et de créer du lien. L’héritage de Werber est déjà à l’œuvre : ses livres continuent de réunir des millions de lecteurs autour d’une vision à la fois scientifique et poétique de notre place dans l’univers. Et vous, quelle œuvre souhaiteriez-vous laisser derrière vous ? Partagez vos réflexions en commentaire.

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