Bernard Werber : Créer des Mondes et Réussir Hors des Cases
Dans un monde qui cherche souvent à catégoriser, à étiqueter et à faire entrer les talents dans des cases prédéfinies, la conversation entre Bernard Werber et Franck Nicolas apparaît comme un véritable manifeste pour la liberté créative. L’auteur des Fourmis, vendu à plus de 35 millions d’exemplaires, se dévoile avec une authenticité rare, loin des clichés de l’écrivain à succès. Cette discussion, capturée sur la chaîne FranckNicolasofficiel, n’est pas une simple interview, mais un voyage au cœur du processus créatif d’un « world builder », un architecte de mondes. Werber y révèle sa philosophie : une quête obsessionnelle de l’originalité et de l’immersion, un détachement surprenant face au succès, et une vision du métier d’écrivain comme un art de l’invisibilité. De l’enfant introverti observant les fourmis à l’auteur mondialement reconnu, son parcours est jalonné de rejets, d’échecs retentissants et de résilience. À travers sept sections détaillées, cet article de plus de 3000 mots plonge dans les enseignements clés de cet échange, explorant comment réussir sans jamais rentrer dans les cases, pourquoi l’immersion est la clé de toute création puissante, et ce que signifie vraiment construire une œuvre qui rayonne au-delà de sa propre existence. Préparez-vous à une plongée dans l’univers mental d’un des plus grands auteurs contemporains de langue française.
L’Art de l’Immersion : La Clé Ultime de la Création et de l’Apprentissage
Le concept d’immersion surgit comme un fil rouge tout au long de l’entretien, reliant l’expérience du lecteur à la philosophie créative de Werber. Pour lui, un bon livre, à l’instar d’un bon film, doit opérer une magie simple et complexe : faire oublier au lecteur qu’il est en train de lire. « Ce que je recherche, c’est la plongée du lecteur dans un autre monde. Provoquer de l’évasion, l’immersion de tous les sens », affirme-t-il. Cette immersion est si profonde qu’elle permet à l’individu de laisser derrière lui ses soucis quotidiens – problèmes de santé, familiaux ou financiers – pour être totalement absorbé par l’univers narratif. Werber pousse la comparaison plus loin en se définissant non pas comme un styliste, mais comme un « world builder », un terme que son fils utilise pour le décrire. Son talent résiderait moins dans la beauté poétique de la phrase que dans sa capacité architecturale à construire des mondes cohérents et captivants. Cette vision rejoint directement le point soulevé par Franck Nicolas sur l’apprentissage des langues : la méthode la plus efficace est l’immersion totale dans un pays étranger. Le parallèle est frappant. Que ce soit pour apprendre une langue ou pour vivre une histoire, le principe est identique : il faut « être dans le bain », sans filet, permettant à l’esprit de s’imprégner et de fonctionner selon de nouveaux codes. Werber applique ce principe depuis ses débuts, dès son journal de lycée à 16 ans, où il cherchait déjà à associer texte et dessin pour créer une expérience sensorielle complète. L’immersion n’est donc pas une technique parmi d’autres ; c’est l’objectif premier et la condition sine qua non d’une création qui marque les esprits.
Le « World Builder » vs le Styliste : Redéfinir le Rôle de l’Écrivain
Bernard Werber opère une distinction fondamentale qui bouleverse la conception traditionnelle de l’écrivain. Il rejette l’idée que la qualité première d’un auteur soit son style, cette capacité à faire de la musique ou de la poésie avec les mots. « Moi, j’en ai un peu rien à foutre », lance-t-il avec une franchise déconcertante. Pour lui, un bon écrivain doit être comme un magicien ou un réalisateur de cinéma : invisible. Si le lecteur s’extasie sur la beauté d’une phrase ou la technique narrative, c’est que la magie est rompue. « Si tu te dis ‘est-ce que le type écrit bien’, ça veut dire que le livre est nul », assène-t-il. Le véritable succès narratif survient lorsque le lecteur est tellement pris par l’histoire, inquiet pour le sort des personnages, qu’il en oublie complètement la main qui guide le récit. Werber se compare à un fabricant de mondes dont le seul souci est la cohérence et la densité de l’univers créé. Son focus est double : créer quelque chose qui ne ressemble ni à ses œuvres précédentes, ni à ce que font les autres. Il cherche l’effet « wow », la surprise totale, le lapin sorti du chapeau qui laisse le public bouche bée. Cette approche pragmatique et centrée sur l’expérience du lecteur explique peut-être son immense popularité. Il ne cherche pas à écrire pour les cercles littéraires, mais à offrir une porte de sortie, un voyage mental. En se définissant ainsi, Werber libère l’écriture d’un carcan élitiste et la replace au service d’une aventure humaine partagée.
L’Échec des Fourmis : Le Rejet comme Point de Départ
Le parcours de Bernard Werber est un antidote puissant au mythe du succès instantané. Son œuvre phare, Les Fourmis, aujourd’hui pilier de la littérature contemporaine, fut d’abord un échec commercial retentissant. Il révèle avoir mis douze ans à écrire ce premier roman. Pourtant, à sa sortie, le verdict de l’éditeur est sans appel : « Ils ont dû rentrer sous 110 000 et ils ont vendu 10 000. Ce qui est un échec complet. Tu dis ma carrière est finie ? Oui. » L’éditeur lui-même ne comprenait pas l’intérêt d’un livre sur les fourmis. Cet épisode est crucial pour comprendre la psyché de Werber. Face à cet échec, il ne perçoit pas de traumatisme, mais plutôt un sentiment de révolte. Être remplacé par quelqu’un qu’il juge incompétent le met en colère. Cette résilience trouve ses racines dans une enfance d’enfant introverti et isolé, se sentant comme un étranger, « sur une autre planète ». Cet isolement l’a conduit à observer le monde avec le regard détaché d’un scientifique, notamment en passant des heures à étudier des fourmilières. Le rejet du système – scolaire, social, puis éditorial – ne l’a pas brisé ; il a consolidé sa détermination à suivre sa propre voie. L’échec initial des Fourmis n’était pas une fin, mais le terreau nécessaire à une carrière qui allait défier toutes les attentes. Il démontre que le succès public est souvent imprévisible et déconnecté de la valeur intrinsèque d’une œuvre au moment de sa création.
Le Détachement Zen : Maîtriser l’Art, Lâcher Prise sur le Succès
L’une des attitudes les plus frappantes de Bernard Werber est son détachement presque philosophique face à ses propres résultats. Avec plus de 35 millions de livres vendus dans 35 pays, il affirme pourtant : « Je n’en tiens pas compte ». Il refuse même le terme de « succès », préférant parler de « résultat », chaque personne ayant sa propre définition de la réussite. Pour lui, la focalisation sur les chiffres ou la reconnaissance est un piège qui éloigne de l’essentiel : la création. « Le seul moment où je maîtrise mon art, c’est quand je crée », explique-t-il. Tout le reste – le travail de l’éditeur, l’actualité mondiale (il cite la guerre du Golfe qui a failli noyer la sortie des Fourmis), le bouche-à-oreille, les passages télé – relève de contingences extérieures sur lesquelles il n’a aucune prise. Il sépare donc rigoureusement les deux phases : la phase créative, où il est « zen et complètement dans son atelier », concentré à faire tenir debout le monde qu’il fabrique ; et la phase de réception, qu’il accepte avec fatalisme. Il va jusqu’à dire : « Je n’ai pas du tout la conscience de faire quelque chose d’important ». Cette humilité n’est pas de la fausse modestie, mais une posture de craftsman pour qui seul le processus compte. Cette mentalité le protège des doutes, de la pression du succès passé et lui permet de se renouveler constamment, sans être prisonnier de ses propres achievements.
Le Sacrifice et le Jeu d’Échecs de la Vie
Bernard Werber utilise une métaphore forte pour décrire sa stratégie de vie et de carrière : un jeu d’échecs. « On peut sacrifier une pièce pour avoir une bonne position », déclare-t-il. Il a appliqué ce principe de manière concrète et radicale en sacrifiant sa carrière de journaliste scientifique au magazine Le Point – un poste stable et prestigieux – pour se consacrer entièrement à l’écriture de ses romans. Il fait partie des « très rares » à avoir été « foutus dehors », un licenciement qu’il a probablement provoqué ou accepté comme le prix à payer pour sa liberté créatrice. Ce sacrifice n’était pas un calcul froid, mais la condition nécessaire pour atteindre la position qu’il visait : devenir écrivain. Cette vision stratégique s’applique aussi à sa création littéraire. Pour construire ses mondes et ses intrigues, il doit parfois sacrifier des idées, des personnages ou des scènes pour la cohérence et la puissance globale du récit. La vie, comme les échecs, demande de voir plusieurs coups à l’avance et d’accepter des pertes temporaires pour un gain à long terme. Ce pragmatisme contraste avec l’image de l’artiste rêveur et désorganisé. Werber se présente comme un architecte et un stratège, pour qui chaque décision, personnelle ou professionnelle, participe à la construction d’une œuvre et d’une existence cohérentes.
L’Observation des Autres : Le Carburant du Romancier
Si Werber se décrit comme un enfant isolé, il a développé une fascination pour les comportements humains, qu’il observe avec la même minutie qu’il observait les fourmis. « Quand j’observais les gens, je les percevais comme un personnage de roman », confie-t-il. Cette capacité à se mettre en retrait, à analyser les interactions, les motivations et les failles des individus, est la matière première de ses romans. Il voit les humains comme un système, avec des structures et des dynamiques proches de celles qu’il étudiait dans le monde animal ou insectoïde. Cette perspective quasi ethnologique lui permet de créer des personnages complexes et vraisemblables, même dans des contextes fantastiques. Franck Nicolas rebondit sur cette idée en soulignant le risque de passer à côté de la vie : « On peut vivre une vie entière sans s’intéresser aux autres, sans s’intéresser au monde qui nous entoure. Mais vraiment, c’est rater le fil. C’est comme si vous voyagiez sans regarder par le hublot. » Pour Werber, l’écriture est justement l’acte de regarder par le hublot et de rendre compte de ce paysage humain dans toute sa richesse et son absurdité. Son œuvre, de la trilogie des Fourmis à Les Thanatonautes, est moins une fuite du monde réel qu’une exploration approfondie et métaphorique de ses mécanismes les plus profonds.
Créer une Œuvre qui Rayonne après la Mort
Au-delà du succès immédiat et des ventes, Bernard Werber exprime une ambition ultime, une quête de sens qui transcende sa propre existence : « J’ai envie de faire une œuvre qui après ma mort continue de rayonner ». Cette déclaration touche à l’essence même de la création artistique : le désir de laisser une trace, de participer à une conversation qui se poursuivra en son absence. Cette motivation n’est pas guidée par l’ego, mais par une vision presque biologique de la transmission. Une œuvre qui rayonne est une œuvre qui continue à provoquer de l’émotion, de la réflexion et de l’évasion chez les lecteurs des générations futures. Pour y parvenir, Werber mise sur l’universalité des thèmes qu’il aborde (la mort, la société, la conscience, l’altérité) et sur la solidité des mondes qu’il construit. Il ne cherche pas à être à la mode, mais à toucher des cordes intemporelles. Cette perspective donne une dimension supplémentaire à son détachement face aux contingences du moment. Chaque livre est une brique posée dans un édifice bien plus grand que sa carrière personnelle. En cela, il rejoint les grands auteurs de science-fiction et de philosophie imaginaire qui, de Jules Verne à Philip K. Dick, ont bâti des univers dont nous explorons encore les ramifications aujourd’hui. C’est le projet d’une vie : construire un legs littéraire qui soit un outil de pensée et de rêverie pour l’humanité à venir.
Les 10 Derniers Jours : Vivre à 110% et le Choix des Valeurs
La conversation se conclut sur une question existentielle posée par Franck Nicolas : « Il te reste 10 jours à vivre, vivre à 110% ces 10 jours ce serait quoi ? » La réponse de Werber, tronquée dans la transcription (« Oui mais dans un coin, j’ai une ma*** »), laisse place à une réflexion plus large qu’ils engagent. Nicolas enchaîne sur l’importance de l’audace de choisir ses valeurs et d’être un « leader raisonnable » pour un monde meilleur. Ce segment résume l’esprit de l’entretien : il ne s’agit pas seulement de techniques d’écriture, mais d’une philosophie de vie. Vivre à 110%, pour des créateurs comme Werber et Nicolas, signifie sans doute être pleinement engagé dans son art, assumer ses choix même lorsqu’ils sont hors des cases, et utiliser sa plateforme pour porter des messages qui dépassent l’individu. Werber, à travers ses romans, interroge constamment nos modèles sociétaux, nos croyances et notre place dans l’univers. Il est, à sa manière, un leader qui propose d’autres façons de voir le monde. La conclusion de l’interview, avec son appel à la raison et à l’audace, sonne comme un encouragement adressé à tous : pour réussir une vie créative et épanouie, il faut avoir le courage de définir ses propres règles, de sacrifier les pièces nécessaires sur l’échiquier, et de se concentrer sur la construction d’une œuvre – quelle qu’elle soit – qui ait du sens et de l’impact.
La rencontre entre Bernard Werber et Franck Nicolas est bien plus qu’un simple dialogue ; c’est une cartographie de l’esprit créatif lorsqu’il refuse les sentiers battus. De la définition de l’écrivain comme « world builder » invisible à la gestion zen de l’échec et du succès, en passant par la stratégie du sacrifice et la quête d’une œuvre immortelle, Werber nous offre un masterclass en intégrité artistique. Son parcours démontre que la réussite hors des cases n’est pas un accident, mais le fruit d’une ténacité farouche, d’un focus absolu sur le processus créatif, et d’une profonde compréhension de l’immersion comme principe fondamental. Il nous rappelle que l’important n’est pas de plaire aux systèmes en place, mais de construire des mondes si cohérents et captivants qu’ils finissent par s’imposer d’eux-mêmes. Pour tout créateur, entrepreneur ou simplement individu en quête de sens, les enseignements de Werber sont un viatique précieux : soyez original, maîtrisez votre art, lâchez prise sur le résultat, et construisez avec l’audace de ceux qui veulent laisser une trace. Et vous, quel monde avez-vous envie de construire ? Pour poursuivre cette réflexion, regardez l’intégralité de l’entretien sur la chaîne FranckNicolasofficiel et plongez-vous dans l’univers de Bernard Werber.