Churchill et la Pologne : la promesse de 1939 à Yalta

Le 3 septembre 1939, Londres déclare la guerre à l’Allemagne au nom d’un traité signé avec Varsovie huit jours plus tôt. Le 5 juillet 1945, le gouvernement britannique reconnaît à Varsovie un cabinet installé par Moscou. Entre les deux, l’histoire de Churchill et la Pologne tient en une série de renoncements qu’il a signés lui-même.

Un autobus arrêté sur une route, à la sortie de Varsovie, le 27 septembre 1939. C’est là, faute de bâtiment intact où réunir des officiers, que la capitulation de la capitale polonaise est signée. La ville a tenu près de trois semaines sous les bombes et l’artillerie. Hitler viendra sur place regarder ce qu’il en reste. À Londres, la Grande-Bretagne est en guerre depuis vingt-quatre jours, précisément pour empêcher cela.

Six ans plus tard, à Potsdam, la même Grande-Bretagne signe un texte qui déplace la Pologne de plusieurs centaines de kilomètres vers l’ouest et entérine le déplacement de millions d’habitants. Entre les deux, il y a Winston Churchill, la guerre gagnée, et un allié perdu. Ce n’est pas une histoire de trahison soudaine : c’est une longue suite de choix, chacun défendable pris isolément, dont le total ne l’est plus.

Une garantie que personne n’avait les moyens de tenir

Le 31 mars 1939, deux semaines après l’entrée des troupes allemandes à Prague, Neville Chamberlain annonce aux Communes que la Grande-Bretagne garantira l’indépendance polonaise. L’alliance formelle est signée le 25 août. Personne, à l’état-major britannique, ne croit sérieusement pouvoir secourir Varsovie : il n’existe alors ni armée de terre capable d’intervenir sur le continent en quelques semaines, ni bombardier capable de faire l’aller-retour jusqu’à la Vistule. La garantie est un avertissement diplomatique, pas un plan militaire. Hitler, lui, ne l’a pas prise au sérieux.

Le 1er septembre 1939 au petit matin, le vieux navire-école Schleswig-Holstein, amarré à Dantzig pour une visite de courtoisie, ouvre le feu sur le dépôt polonais de Westerplatte. Au même moment, les aérodromes et les nœuds ferroviaires du pays sont attaqués. Les Stukas plongent avec une sirène montée sur le train d’atterrissage : un dispositif sans aucune utilité militaire, conçu pour terroriser ceux qui sont au sol. La Pologne mobilise près d’un million d’hommes ; l’Allemagne en engage, réserves comprises, environ le double, avec une supériorité écrasante en blindés et en avions.

Le 3 septembre, la Grande-Bretagne déclare la guerre. Le même jour, Churchill, tenu à l’écart du pouvoir pendant dix ans, retrouve le poste de Premier Lord de l’Amirauté qu’il avait quitté en 1915 après le désastre des Dardanelles. Il a 64 ans, une réputation d’homme brillant et imprévisible, et un dossier chargé : c’est lui qui a envoyé les troupes alliées à Gallipoli. Il a aussi, presque seul, refusé Munich et lu Mein Kampf avant de décliner deux invitations à Berchtesgaden.

Ce que Londres ignore encore, c’est le protocole secret signé à Moscou le 23 août par Ribbentrop et Molotov. Il partage la Pologne. Le 17 septembre, seize jours après l’attaque allemande, l’Armée rouge franchit la frontière orientale. Là où les deux armées se rejoignent, on échange des cigarettes, on organise des défilés communs, on photographie beaucoup, tant la scène paraît invraisemblable à ceux qui la vivent. Un mois plus tôt, ces deux régimes se présentaient comme des ennemis mortels.

Indispensables et encombrants : les Polonais dans la guerre britannique

L’État polonais disparaît, pas son armée. Un gouvernement en exil se forme, dirigé par le général Wladyslaw Sikorski, et des milliers de soldats gagnent la France par les Balkans, la Scandinavie ou l’Afrique du Nord, en civil, avec de faux passeports et la consigne de se rendre invisibles. Goebbels les surnomme avec mépris les touristes de Sikorski. Ils reconstituent des unités dans le sud de la France, avec des armes françaises qu’ils connaissent mal, puis rembarquent vers l’Angleterre après la défaite de juin 1940.

À ce moment, Churchill est Premier ministre depuis le 10 mai — le jour même où la Wehrmacht attaque à l’ouest. Son premier discours aux Communes n’offre que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes. Les raids aériens commencent en août 1940 ; visant d’abord les aérodromes et les usines, la Luftwaffe, devant ses pertes, bascule sur les villes et sur les attaques de nuit. Coventry est frappée dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940 : le centre médiéval et la cathédrale sont détruits, et la propagande allemande forge le verbe coventrieren, coventriser. Le 29 décembre, l’incendie du cœur de Londres épargne de justesse la cathédrale Saint-Paul, dont la coupole intacte au milieu des fumées devient l’image officielle de la résistance britannique.

Dans cette bataille, les pilotes polonais comptent beaucoup. Environ 145 servent dans la RAF pendant l’été 1940, soit près de 5 % des équipages engagés ; le squadron 303, formé de Polonais, revendique le plus grand nombre de victoires de toutes les escadrilles britanniques sur la période. On lit parfois que les Polonais auraient abattu plus d’appareils allemands que la RAF elle-même : la formule circule, elle est fausse en l’état. Ce qui est exact, et déjà considérable, c’est que leur rendement au combat dépasse largement leur poids numérique, à un moment où le Royaume-Uni manque moins d’avions que de pilotes expérimentés. Le roi décore ces hommes. Cinq ans plus tard, le gouvernement britannique ne les invitera pas au défilé de la victoire de juin 1946.

Katyn, ou l’ordre de se taire

En juin 1941, Hitler attaque l’Union soviétique et fait de Staline un allié. Pour les Polonais, la situation devient absurde : ils doivent traiter avec l’État qui les a envahis. Un accord est signé à Londres, libérant les prisonniers polonais des camps soviétiques ; une armée doit se reformer, qui gagnera finalement le Proche-Orient. Mais des milliers d’officiers manquent à l’appel, et Moscou répond par des évasives — ils seraient partis en Mandchourie, dit-on.

Le 13 avril 1943, Radio Berlin annonce la découverte de fosses communes dans la forêt de Katyn, près de Smolensk. Les corps sont en décomposition depuis trois ans, mais les tueurs n’ont pas vidé les poches : papiers d’identité, lettres, carnets. On peut nommer les morts. Ce sont, pour beaucoup, des officiers de réserve — médecins, avocats, ingénieurs, enseignants mobilisés en 1939 —, c’est-à-dire une part de l’encadrement civil du pays. Plus de 4 000 corps sont exhumés à Katyn même ; l’ensemble de l’opération, menée aussi près de Kalinine et de Kharkov, a coûté la vie à environ 22 000 personnes.

Les faits sont aujourd’hui attestés : l’ordre a été pris par le bureau politique le 5 mars 1940, sur proposition de Beria, et l’Union soviétique l’a reconnu officiellement en avril 1990, avant de remettre les documents en 1992. En 1943, rien de tout cela n’est établi. Berlin réunit une commission d’experts venus de pays occupés ou alliés de l’Axe, dont les conclusions désignent les Soviétiques — conclusions exactes, mais irrecevables aux yeux des Alliés parce que le commanditaire est le ministère de la propagande allemande. La confusion est aggravée par un détail troublant : une partie des victimes a été abattue avec des munitions de fabrication allemande, exportées vers l’URSS avant guerre.

Sikorski demande une enquête du Comité international de la Croix-Rouge. Staline saisit le prétexte et rompt, le 25 avril 1943, les relations avec le gouvernement polonais en exil. Churchill, lui, fait pression sur les Polonais pour qu’ils se taisent. Les comptes rendus de l’entourage polonais rapportent qu’il aurait dit à Sikorski que rien de ce qu’on ferait ne ramènerait les morts à la vie. Le calcul est glaçant et parfaitement lisible : l’Armée rouge tient seule, à cet instant, le front principal contre la Wehrmacht.

Le 4 juillet 1943, l’avion qui ramène Sikorski d’une inspection au Proche-Orient s’abîme en mer seize secondes après son décollage de Gibraltar. Le pilote est le seul survivant. L’enquête britannique conclut à un accident sans en établir la cause exacte, ce qui alimente depuis quatre-vingts ans l’hypothèse d’un attentat — hypothèse non démontrée : l’exhumation menée en Pologne en 2008 n’a relevé que des lésions compatibles avec un crash, et aucune trace d’arme à feu. Reste que certains documents britanniques sur l’affaire demeurent classés, ce qui suffit à entretenir le soupçon. Sa dépouille n’a été rapatriée en Pologne qu’en 1993.

Téhéran : trois allumettes sur une nappe

Fin novembre 1943, les trois vainqueurs se réunissent pour la première fois à Téhéran. Roosevelt loge dans l’enceinte de l’ambassade soviétique, les Russes invoquant un risque d’attentat que Molotov reconnaîtra plus tard avoir exagéré — le président américain est ainsi logé chez celui avec qui il négocie, et le 30 novembre Churchill fête là ses 69 ans. La veille, il a remis à Staline, au nom du roi, une épée forgée en hommage aux défenseurs de Stalingrad. Staline embrasse la garde, incline l’arme, et la lame glisse du fourreau qui tombe au sol. On ramasse, on remet en ordre. Dans la délégation soviétique, personne ne rit : un incident de ce genre peut coûter très cher à celui qui en est jugé responsable.

C’est à Téhéran que le sort de la frontière polonaise se joue, en l’absence de tout Polonais. Churchill dispose trois allumettes sur la table pour figurer l’opération : l’Allemagne, la Pologne et l’URSS glissent vers l’ouest. Moscou garde les territoires annexés en 1939, à peu près sur la ligne Curzon ; la Pologne sera dédommagée aux dépens de l’Allemagne. La logique est claire, la méthode aussi : on décide du territoire d’un allié sans le prévenir.

Varsovie 1944, Yalta 1945, et le 5 juillet

Le 1er août 1944, l’armée clandestine polonaise se soulève à Varsovie alors que le front soviétique approche de la Vistule. L’Armée rouge s’arrête. Staline qualifie l’insurrection d’entreprise criminelle et refuse longtemps aux appareils occidentaux le droit de se poser sur ses terrains pour ravitailler les insurgés — les rares parachutages partis d’Italie perdent des équipages pour un résultat marginal. La résistance tient 63 jours. La ville est ensuite systématiquement détruite. En octobre, à Moscou, Churchill et Staline s’accordent en quelques minutes, sur une feuille de papier, sur des pourcentages d’influence : la Roumanie à Moscou, la Grèce à Londres. L’accord ne sera rendu public que bien plus tard.

Yalta, février 1945. Churchill atterrit le 3 février à la base de Saki, en Crimée, après huit heures de vol, avec une délégation de 750 personnes et sa fille Sarah ; six heures de route restent à faire. Staline, qui refuse l’avion et voyage en train blindé, a imposé le lieu. Les Américains ont tiré cent kilomètres de lignes pour permettre vingt communications téléphoniques simultanées. Sur la Pologne, le communiqué final promet des élections libres — mais le gouvernement communiste de Lublin sert de base au futur cabinet, et aucun mécanisme de contrôle allié n’est prévu. C’est ce vide-là, plus que le texte, qui décide de l’après-guerre. Il faut le dire sans forcer le trait : à ce moment, l’Armée rouge occupe déjà le pays. Aucune formule diplomatique ne pouvait l’en faire sortir.

Le dernier acte tient en une coïncidence de calendrier. Le 5 juillet 1945, Londres et Washington reconnaissent le gouvernement provisoire d’unité nationale à Varsovie et retirent leur reconnaissance au gouvernement polonais en exil. Le même jour, les Britanniques votent. Churchill part pour Potsdam le 17 juillet, obtient que la France siège parmi les puissances d’occupation, discute des transferts de population qui vont déplacer douze millions d’Allemands et plusieurs centaines de milliers de Polonais — puis apprend, le 26 juillet, qu’il a perdu les élections. Il ne revient pas à la conférence. Des soldats de l’armée polonaise de l’Ouest, beaucoup choisiront de ne jamais rentrer.

Ce que cette histoire dit d’une puissance

On présente souvent Churchill comme le maître du jeu diplomatique de 1945. La réalité est plus rude : à Téhéran comme à Yalta, il négocie en tiers, entre un Roosevelt qui veut d’abord l’engagement soviétique contre le Japon et une Union soviétique qui tient physiquement le terrain. Son pays est ruiné, son empire condamné, ses divisions moins nombreuses que celles de ses deux partenaires. Il obtient des points — la France au Conseil de contrôle, la Grèce hors du bloc soviétique — et perd l’objet même pour lequel il était entré en guerre.

Fallait-il, dès lors, ne rien garantir en 1939 ? La question n’a rien de théorique. Une garantie que l’on n’a pas les moyens d’exécuter engage l’honneur d’un État sans protéger personne, et l’oblige ensuite à des arrangements qu’il n’aurait pas acceptés à froid. C’est la leçon la plus dérangeante de cette séquence, et elle n’a pas beaucoup vieilli : les alliances se mesurent moins aux textes signés qu’à la distance, aux lignes de ravitaillement et à l’identité de celui dont les soldats se trouvent, le jour venu, physiquement sur place.

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