Versailles n’a pas de rivière. Le château a été bâti sur une butte cernée de zones humides, à côté d’un étang envasé situé vingt mètres plus bas que la terrasse. Pour y faire jaillir jusqu’à 1 600 effets d’eau, Louis XIV a dépensé 65 millions de livres, près de 40 % du coût total du chantier, et englouti des dizaines de milliers d’hommes.
Le 17 août 1661, Louis XIV arrive à Vaux-le-Vicomte par la colline située derrière le château. Avant les façades, avant même les parterres, ce qu’il voit d’abord, ce sont les jets d’eau. Le surintendant Fouquet a fait jouer ses fontaines pour la fête donnée en l’honneur du roi. Dans les jours qui suivent, Fouquet est arrêté. Le roi, lui, récupère les équipes : architectes, jardiniers, fontainiers. Il fera plus grand, à vingt kilomètres à l’ouest de Paris, sur un terrain qui présente pour un projet de fontaines un défaut rédhibitoire. Il n’y a pas d’eau.
Tout Versailles tient dans ce paradoxe. Le plus grand théâtre aquatique jamais construit en Europe est installé sur l’un des sites les plus mal dotés qu’on pouvait choisir. Le roi le sait. Il y consacre malgré tout 65 millions de livres, près de 40 % de l’ensemble des travaux du château. La question n’est donc pas de savoir comment on a fait jaillir l’eau à Versailles, mais pourquoi on a tenu à la faire jaillir là.
Une butte, des marais, un étang vingt mètres trop bas
Commençons par ce qui est attesté et rarement dit. Le site de Versailles ne comporte aucune rivière. Une butte, des zones humides autour, et à quelques centaines de mètres un étang naturel, l’étang de Clagny, envasé, situé environ vingt mètres en contrebas de la terrasse du château. Or toute l’hydraulique du XVIIe siècle repose sur un seul principe, gravitaire : pour qu’un jet monte, l’eau doit d’abord être stockée plus haut que lui. À Versailles, elle est plus bas. Tout le reste du chantier découle de cette contrariété initiale.
Les premières réponses sont artisanales. Vers 1664, l’intendant des fontaines Denis Jolly installe une pompe à pistons actionnée par deux manèges à chevaux, logée dans une tour d’eau à deux salles octogonales surmontée d’un réservoir de plomb. Le dispositif ajoute plus de 9 000 mètres cubes par jour, deux piscines olympiques. Impressionnant sur le papier ; sur le terrain, les fontaines s’arrêtent au bout d’une demi-heure. On capte alors au sud, dans la vallée de la Bièvre, à quatre kilomètres, avec de l’eau à élever de soixante mètres, à l’aide de moulins à vent équipés de chaînes à godets. Le 17 avril 1666, une douzaine de fontaines sont inaugurées.
Et la mécanique casse. En permanence. Le fer et l’acier de l’époque ne tiennent pas les contraintes, les manèges s’usent, les godets lâchent. La première génération de machines de Versailles est un échec technique et financier, et il faut le dire ainsi : pendant une dizaine d’années, le Roi-Soleil dispose de fontaines qu’il ne peut pas alimenter.
Le stratagème des coups de sifflet
C’est de cette pénurie que naît la plus belle légende de Versailles, et elle a été fabriquée sciemment. Impossible de faire jouer toutes les fontaines en même temps. Les maîtres fontainiers se dissimulent donc derrière les treillages des bosquets, invisibles des courtisans. Ils ouvrent une fontaine à l’approche du roi, la referment dès qu’il s’éloigne, ouvrent la suivante. D’un bosquet à l’autre, ils se préviennent par coups de sifflet.
Le geste n’a pas changé depuis : on tourne une clé dont la largeur donne la force nécessaire à la manœuvre de la vanne. Dès 1672, Louis XIV rédige lui-même un mode d’emploi pour la visite de ses jardins, un itinéraire de bosquet en bosquet. On y voit d’ordinaire le raffinement d’un souverain metteur en scène. C’est aussi une contrainte technique convertie en argument politique : le parcours est calé sur ce que le réseau peut fournir. Les visiteurs repartent avec l’impression que la présence du roi fait jaillir l’eau. C’est le contraire. L’eau manquait tellement qu’il a fallu une chorégraphie pour le cacher.
Faut-il en conclure à l’imposture ? Ce serait juger avec nos réflexes. Dans la culture politique du temps, la magnificence est un instrument de gouvernement : elle s’adresse aux ambassadeurs, aux princes étrangers, aux courtisans qu’on veut fixer. Sur le Grand Canal, une flottille était exposée, avec un grand vaisseau reproduisant un navire de guerre : message limpide sur la vocation maritime de la France. Faire jaillir l’eau sur une butte sèche relevait de la même grammaire.
Un fil à plomb dans un tube de verre
Ce chantier a pourtant produit de la science véritable, et c’est peut-être ce qu’il a laissé de plus solide. Louis XIV crée l’Académie des sciences en 1666 et met astronomes, physiciens et mathématiciens de toute l’Europe sur la question de l’eau. C’est une des premières fois qu’on mobilise ainsi les meilleurs savants du continent sur un problème d’ingénierie civile.
L’épisode le plus net est celui du projet Loire. Pierre-Paul Riquet, le constructeur du Canal du Midi, propose à Colbert d’amener à Versailles l’eau de la Loire, distante de deux cents kilomètres. Il affirme avoir tiré les niveaux. Le roi est prêt à débourser 2 400 000 livres. On demande vérification à l’abbé Picard, astronome. Celui-ci transforme le vieux niveau à fil : il y greffe une lunette astronomique à verres convexes et, surtout, il enferme le fil à plomb dans un tube de verre pour qu’aucun coup de vent ne le fasse osciller. La portée de visée passe de trente à trois cents mètres et au-delà, la précision est multipliée par dix. Rien de mieux ne sera disponible pendant un siècle.
Le verdict tombe : le point de captage prévu sur la Loire se situe plus bas que le pied du château. L’eau arriverait sous les fontaines. Le projet est enterré. On répète souvent qu’il fut abandonné faute d’argent ; c’est faux. Il a été tué par une mesure. Un tube de verre autour d’un fil à plomb a suffi à annuler l’un des chantiers les plus coûteux jamais envisagés pour un jardin.
La même lunette sert ensuite à niveler les plateaux alentour et à repérer où creuser. À partir de 1675, quinze étangs artificiels sont reliés par une rivière artificielle jusqu’à Rambouillet, à plus de trente-trois kilomètres, l’ensemble fonctionnant par simple pente. En dix ans, vingt-cinq aqueducs et près de deux cents kilomètres de rigoles. Quand le franchissement de la vallée de la Bièvre par conduite échoue, les tuyaux ne résistant pas à la pression, on bâtit l’aqueduc de Buc, haut de quarante-cinq mètres. En une génération, la capacité de stockage passe de 300 mètres cubes à près de 8 millions : vingt-six mille fois plus.
Marly, la huitième merveille qui ne rendait que 30 %
Restait la Seine, à sept kilomètres, cent soixante mètres plus bas. En 1681, l’entrepreneur liégeois Arnold de Ville et le charpentier Rennequin Sualem s’y attaquent avec une idée venue des mines, où l’on pompe pour assécher les galeries. Personne ne sait élever l’eau au-delà de cinquante mètres ; ils fractionnent donc la montée en trois paliers de cinquante à soixante mètres, avec réservoirs intermédiaires, les pompes des étages supérieurs étant commandées à distance par des tringles appelées chevalets, sur plus d’un kilomètre de colline.
La machine de Marly mesure 57 mètres sur 45 et porte quatorze roues à aubes de douze mètres de diamètre et six de large, qui occupent la moitié du fleuve. Quatre ans de travaux, 1 800 ouvriers, 100 000 tonnes de bois, 17 000 tonnes de fer, 800 tonnes de plomb et de fonte. Mise en route le 13 juin 1684 devant le roi, elle figure dans tous les guides touristiques du temps sous le nom de huitième merveille du monde. Louis XIV y conduit ses visiteurs.
La formule est de l’époque, pas des historiens, et elle mérite d’être retournée. La machine est assourdissante. Les articulations des aubes sont imparfaites, les rythmes se désaccordent, les bois cassent, les accidents sont nombreux et les réparations continuelles. Surtout, elle ne fournit qu’environ 30 % du débit espéré. Elle fonctionnera pourtant cent trente-trois ans. Merveille et fiasco à la fois : les deux jugements sont exacts, ils ne portent simplement pas sur la même chose. Comme prouesse mécanique, Marly n’a pas d’équivalent ; comme solution au problème de l’eau, elle échoue. L’eau parvenue sur le plateau de Louveciennes rejoint ensuite Versailles par un aqueduc souterrain maçonné de sept kilomètres, purement gravitaire.
Une armée qui meurt de fièvre pour arroser un jardin
En 1682, le roi s’installe définitivement à Versailles avec 3 000 courtisans et 2 000 chevaux. Le village de quelques centaines d’âmes atteint 25 000 habitants dans les années 1690, et le domaine passe de 700 à plus de 5 000 hectares en vingt ans. La demande d’eau explose. En 1685, on lance le projet du canal de l’Eure : détourner la rivière depuis Pontgouin, près de Chartres, par un canal à ciel ouvert de quatre-vingts kilomètres.
Vauban, chef des armées, fournit la main-d’œuvre. Sur trente-six mille personnes actives, vingt-deux à vingt-cinq mille sont des militaires, des régiments entiers, mobilisables et bon marché. À Maintenon, il faut franchir soixante-dix mètres de dénivelé par un aqueduc à trois étages d’arcades, cinq kilomètres de long, soixante-dix mètres de haut, plus grand que le pont du Gard, dont une seule arche supporterait sept mille tonnes, le poids de la Tour Eiffel. Coût estimé : près de 9 millions de livres, 11 % du prix total de Versailles.
Les eaux stagnantes font le reste. Pour la seule année 1687, six mille hommes meurent de fièvre paludéenne, environ 4 % des effectifs de l’armée. On parle de légende noire du chantier de l’Eure ; ici, la légende repose sur des faits, et les contemporains eux-mêmes ne s’y sont pas trompés. Le bilan humain total du système hydraulique se chiffre en dizaines de milliers d’hommes, mais soyons précis sur la nature de ce chiffre : il s’agit d’estimations, pas d’un registre nominatif. Sur ce point les historiens avancent des fourchettes, et personne ne peut donner un total exact.
Au printemps 1688, la guerre de la Ligue d’Augsbourg éclate. Vauban part aux fortifications, vingt mille soldats avec lui. Neuf ans d’hostilités plus tard, les caisses sont vides. Le chantier ne reprendra jamais. Seul le premier étage de l’aqueduc, à vingt-six mètres, était sorti de terre : il est encore là. On dit parfois que l’ouvrage était techniquement impossible. C’est une reconstitution plausible mais fragile : plusieurs spécialistes estiment que dix-huit mois supplémentaires auraient suffi, d’autant que Vauban proposait de traverser la vallée en siphon par des tuyaux de fonte posés au premier étage. Ce n’est pas la technique qui a tué Maintenon. C’est la guerre.
Ce qui coule encore sous les pieds de sept millions de visiteurs
Pendant que les grands projets échouaient, quelque chose de discret réussissait. La famille italienne de fontainiers Francine, dont la graphie varie selon les documents, conçoit un réseau en circuit fermé : chaque fontaine sert de réservoir à la suivante, les trop-pleins descendent au Grand Canal, situé en point bas, d’où l’eau est repompée. Trente-cinq kilomètres de canalisations et de galeries à trois mètres sous terre, six mille mètres cubes en circulation chaque heure. On reproche volontiers à Versailles son gaspillage ; le réseau des Francine dit l’inverse : on y fait servir la même goutte plusieurs fois, précisément parce qu’elle est rare.
Le savoir-faire est allé loin. Les canalisations passent du bois, qui pourrit en une dizaine d’années, au plomb qu’il faut importer d’Angleterre faute de mine française, puis à la fonte. Ce passage à la fonte s’accompagne de raccords à membranes, vis et écrous, une forme précoce de prêt-à-assembler, et accompagne les débuts de la sidérurgie française. À la sortie, l’ajutage, embout qui réduit la section du tuyau, augmente la pression et sculpte le jet : pour des trous de huit millimètres, une platine de huit millimètres. C’est cette pièce minuscule qui permet au bassin de Latone de raconter son mythe, les paysans changés en grenouilles crachant vers la déesse sans jamais l’atteindre.
Aujourd’hui, sept millions de visiteurs par an parcourent huit cents hectares, trente-quatre bassins, cinquante-cinq fontaines. Il reste environ un dixième des mille six cents effets d’eau d’origine, et il faut quatre millions de litres, une piscine olympique par heure, pour tout faire jouer. Plus de 90 % du système reste invisible : souterrain, ou à des kilomètres, dans des étangs et des rigoles. Quatre-vingts pour cent du réseau date encore de Louis XIV, entretenu par treize fontainiers qui pratiquent des gestes vieux de trois siècles, dont la soudure à la louche, métal chauffé au-delà de trois cents degrés et versé à la louche sur les joints. Lors de la restauration du bassin de Latone entamée en 2012, il a fallu le démonter entièrement et le remonter sur deux ans avec les matériaux d’origine, terre argileuse compactée entre des murets comprise, pour retrouver l’étanchéité d’époque.
Alors, pourquoi ? Parce que la difficulté était le sujet. Sur un site pourvu d’une rivière, faire jaillir de l’eau n’aurait rien prouvé. Sur une butte sèche, chaque jet était la démonstration qu’un pouvoir pouvait plier la géographie. Le prix en a été payé par des ouvriers et des soldats dont on ne connaît pas les noms, et Louis XIV a fini par renoncer, non par scrupule mais parce que la guerre a vidé les caisses ; en 1690, tous les grands travaux hydrauliques sont arrêtés. Reste une leçon qui n’a rien de moral et beaucoup de technique : ce qui paraît naturel dans un paysage est presque toujours le sommet visible d’une infrastructure enfouie, coûteuse, fragile, entretenue par quelques personnes que personne ne voit. Eau courante, réseaux électriques, câbles sous-marins relèvent exactement du même rapport. Versailles a l’honnêteté de laisser voir ce que coûte l’illusion : une piscine olympique par heure, et trois cent trente ans de gestes transmis.