Winston Churchill est mort le 24 janvier 1965, soixante-dix ans jour pour jour après son père, et repose à moins de deux kilomètres du château où il était né. Entre les deux : soixante années de carrière, deux changements de parti, un désastre militaire et un pays sauvé. Reste une hypothèse tenace, que ses biographes discutent encore : et si tout était parti du mépris d’un père ?
Le 30 janvier 1965, sur la Tamise, les grues des docks de Hays Wharf s’inclinent une à une au passage d’une péniche. Le cercueil qu’elle transporte vient de quitter la cathédrale Saint-Paul, où quinze chefs d’État et une trentaine de Premiers ministres se sont pressés. Puis un train l’emmène vers un tout petit cimetière de village, à Bladon, dans l’Oxfordshire. Là, pas de crypte nationale, pas de Westminster. Une dalle au ras de l’herbe, à côté de celle d’un homme mort soixante-dix ans plus tôt, jour pour jour : Lord Randolph Churchill, décédé le 24 janvier 1895. Et à moins de deux kilomètres de là, derrière les arbres, la masse du château de Blenheim, où Winston était né en novembre 1874.
Quatre-vingt-dix ans de vie pour parcourir deux mille mètres. La coïncidence des dates est exacte et vérifiable ; le reste est une question ouverte, celle que pose cet article. La ténacité qui a tenu l’Angleterre debout en 1940 était-elle un trait de caractère — ou la dernière manche d’un très long procès intenté à un père qui avait classé son fils parmi les ratés ?
Un père qui l’avait rangé parmi les incapables
Les faits, d’abord, parce qu’ils sont solidement attestés. Blenheim, 320 pièces, n’est pas une demeure de famille ordinaire : c’est une récompense d’État, offerte au duc de Marlborough après sa victoire de 1704 sur les troupes de Louis XIV. On grandit là-dedans avec le sentiment d’une dette. Winston, lui, y grandit surtout seul. Élève désastreux, il accumule des bulletins accablants ; ses parents, happés par les mondanités, ne lui rendent guère plus d’une visite par an au pensionnat. C’est sa nourrice, Elizabeth Everest, qui tient le rôle affectif vacant.
Lord Randolph, lui, est une comète. Ministre des Finances à trente-sept ans, il démissionne en décembre 1886 en pariant que le gouvernement ne survivra pas à son départ. On le remplace le lendemain. Sa carrière est finie ; il mourra à quarante-six ans, rongé par une maladie que ses médecins diagnostiquent comme une syphilis — un diagnostic aujourd’hui discuté par certains spécialistes, qui évoquent une tumeur cérébrale. Entre-temps, il aura orienté son fils vers l’armée, non par vocation militaire, mais parce qu’il le jugeait incapable d’autre chose. La correspondance conservée est sans ambiguïté sur le ton employé.
Ce qui est attesté s’arrête là. Le reste — l’idée que ce mépris ait servi de moteur pendant soixante ans — relève de la reconstitution, et les biographes ne s’accordent pas. Certains y voient la clé de tout. D’autres rappellent qu’une génération entière d’aristocrates britanniques a été élevée dans cette froideur sans produire de Churchill. Prudence, donc : l’hypothèse éclaire beaucoup de choses, elle ne les démontre pas.
Se faire un nom en se faisant tirer dessus
Ce qui frappe, dans les quinze années qui suivent la mort du père, c’est la méthode. Le jeune officier ne cherche pas seulement à servir : il cherche à être vu. Il se débrouille pour être présent partout où l’on tire — Cuba, l’Inde, le Soudan, l’Afrique du Sud — et il y va la plume à la main, comme correspondant de guerre payé, ce qui lui vaut l’hostilité de ses camarades officiers. Cinq années de campagnes, trois livres publiés, et une notoriété fabriquée pièce par pièce avant même d’entrer en politique.
Au Soudan, en 1898, il participe à la charge de cavalerie d’Omdurman, souvent présentée comme la dernière de l’histoire britannique. La formule est belle, mais fausse au sens strict : des unités montées ont chargé bien plus tard. Elle fut la dernière de cette ampleur — et la légende a pris parce qu’elle offrait une fin héroïque à un monde militaire qui disparaissait.
En Afrique du Sud, il sauve l’équipage d’un train blindé pris sous le feu, est capturé, s’évade, voit sa tête mise à prix vingt-cinq livres mort ou vif, et rejoint les lignes anglaises après trois semaines d’errance. Il rentre en héros. À vingt-six ans, il est député. À trente-deux, membre du gouvernement — le plus jeune depuis un demi-siècle. En 1904, il quitte les conservateurs pour les libéraux ; on le surnomme le rat de Blenheim. Il changera de camp une seconde fois plus tard, et assumera par une formule sur l’art de remettre sa veste à l’endroit.
Ministre de l’Intérieur à trente-six ans, il fait mater des grévistes et arrêter des suffragettes. Puis vient janvier 1911. Un mois plus tôt, à Houndsditch, une bande d’anarchistes lettons a tué trois policiers au cours d’un cambriolage ; on les repère dans un immeuble de Sidney Street. Prévenu alors qu’il est dans son bain, Churchill se précipite sur les lieux et apparaît en première ligne, chapeau haut de forme sur la tête, filmé par les actualités — aucun ministre de l’Intérieur ne s’était jamais déplacé sur un tel terrain. L’immeuble prend feu. Sur l’origine exacte de l’incendie les versions divergent encore ; ce qui est établi, c’est qu’il s’oppose à l’intervention des pompiers, et que les assiégés meurent brûlés vifs devant les photographes. La phrase qu’on lui prête ensuite — cela avait été tellement amusant — est un témoignage de seconde main, pas une archive. Les images, elles, existent, et lui collent pour trente ans une réputation d’aventurier irresponsable.
Les Dardanelles : le fils rejoue la chute du père
Premier lord de l’Amirauté, il modernise la flotte, fait voter en mars 1914 le budget naval le plus considérable de l’histoire britannique, s’intéresse à l’aviation militaire — les réformes qu’il lance aboutiront à la Royal Air Force — et apprend lui-même à piloter, réchappant à trois accidents. Puis il conçoit l’opération des Dardanelles.
Sur le papier, l’idée est séduisante : forcer le détroit, ouvrir une seconde porte contre les empires centraux, épargner les tranchées. Le 18 mars 1915, une armada d’une vingtaine de bâtiments dont quatre cuirassés français s’engage. Les mines dérivantes font le reste. Le cuirassé Bouvet coule avec 639 hommes d’équipage ; en une demi-heure, trois autres cuirassés sont touchés. L’opération terrestre qui suit s’enlise pendant des mois sur les plages de Gallipoli et coûtera des dizaines de milliers de morts aux Alliés.
Churchill est contraint de démissionner. Il tombe dans une dépression qu’il baptisera son black dog, son chien noir — image dont il n’est d’ailleurs pas l’inventeur, mais qu’il a rendue célèbre. À quarante ans, ancien ministre, il obtient le commandement d’un bataillon écossais en Flandre, où il peint des paysages entre deux bombardements. Le rapport officiel le réhabilitera partiellement : la conception navale est bien de lui, les retards et l’impréparation des opérations terrestres ne le sont pas.
Le parallèle avec le père saute aux yeux : une démission ratée, une carrière brisée d’un coup. Sauf que celui-là remonte. Ministre de l’Armement, il brise une grève en menaçant les ouvriers de les envoyer au front de France et lance la production de masse des chars dont il avait commandé les prototypes à la Marine. Puis, redevenu conservateur, il devient chancelier de l’Échiquier — le poste même que son père avait perdu trente ans plus tôt. Il y rattache la livre sterling à l’étalon-or en 1925, décision qui appauvrit le pays et déclenche une crise sociale majeure. Il reconnaîtra plus tard avoir été le pire chancelier qu’ait connu l’Angleterre. Le fils avait pris la place du père ; il y a échoué à peu près aussi complètement.
Churchill en 1940 : l’entêtement comme méthode
Suit une décennie de traversée du désert. Marginalisé sur le statut de l’Inde, où il défend des positions impériales que sa propre majorité juge dépassées, rendu impopulaire par son soutien à Édouard VIII, il dénonce au Parlement l’ascension d’Hitler contre l’avis de presque toute la classe politique. Quand Chamberlain rentre de Munich en héros, Churchill annonce qu’on a choisi le déshonneur et qu’on aura la guerre. Six mois plus tard, les troupes allemandes entrent à Prague. L’opinion bascule, la presse réclame son retour.
Il devient Premier ministre le 10 mai 1940, à soixante-cinq ans, le jour même où Hitler attaque la Belgique et la Hollande. Quand une partie du cabinet envisage de sonder Berlin après l’effondrement français, il refuse toute négociation. Le 3 juillet, son ultimatum resté sans réponse, il ordonne le bombardement de la flotte française à Mers el-Kébir : 1 297 marins français tués, un mois après avoir combattu aux côtés des Britanniques. La décision est froide et destinée autant à Washington qu’à Berlin — elle prouve que Londres se battra.
Le tournant de l’été tient à un accident. Le 24 août 1940, un équipage allemand se trompe de navigation et lâche ses bombes sur la banlieue de Londres. Churchill fait bombarder Berlin dès le lendemain, contre l’avis de ses généraux qui jugent la capitale allemande hors de portée utile. La plupart des appareils rentrent bredouilles. Mais Hitler, furieux, ordonne de raser les villes britanniques : la Luftwaffe abandonne les aérodromes de la RAF, qui souffle et se réorganise. Attention toutefois : les historiens ne réduisent pas la bataille d’Angleterre à cette seule bascule — le système de détection radar, la logistique de réparation et l’autonomie limitée des chasseurs allemands pèsent au moins autant. Ce qui est vrai, c’est qu’un stratège amateur et impulsif a gagné contre un stratège amateur et impulsif.
En janvier 1941, Roosevelt envoie Harry Hopkins jauger la détermination britannique. Churchill lui fait parcourir le pays, les villes bombardées comprises. Au dîner d’adieu, Hopkins se lève et cite le Livre de Ruth : où tu iras, j’irai ; ton peuple sera mon peuple. Puis il ajoute : même jusqu’à la mort. Churchill pleure. L’aide américaine se débloque dans une salle à manger.
Ce que la revanche n’a pas pu obtenir
La suite est l’histoire d’un homme qui gagne la guerre et perd le monde. À Téhéran, en novembre 1943, Staline propose à l’heure des toasts de fusiller cinquante mille officiers et techniciens allemands pour extirper le militarisme. Churchill répond qu’il préférerait être conduit dans le jardin et fusillé sur-le-champ plutôt que de souiller l’honneur de son pays. Roosevelt propose alors, sur le ton de la plaisanterie, qu’on n’en fusille que quarante-neuf mille. Churchill quitte la salle. C’est la plaisanterie, plus que la proposition, qui lui apprend son nouveau rang.
Informé par le général Sikorski du massacre de Katyn — cinq mille Polonais, lui dit-on alors ; on sait aujourd’hui que les exécutions soviétiques du printemps 1940 ont fait plus de vingt mille victimes — il choisit le silence pour ne pas rompre l’alliance. En octobre 1944, à Moscou, il griffonne sur un bout de papier des pourcentages d’influence : 10 % pour les Anglais en Roumanie, 25 % en Bulgarie, 90 % en Grèce. Staline valide d’un trait de crayon ce qu’il détient déjà militairement. Churchill repart enchanté, avec son chiffon de papier en poche. L’homme qui avait démasqué celui de Munich rentre six ans plus tard avec le sien. À Noël 1944, il parcourt Athènes en automitrailleuse pour empêcher les communistes grecs de prendre le pouvoir : la seule case du tableau qu’il conservera vraiment.
Puis vient l’humiliation la plus nette. Quelques semaines après le 8 mai 1945, les électeurs britanniques le congédient. Staline lui avait prédit une majorité de quatre-vingts sièges ; c’est Clement Attlee qui le remplace, y compris au milieu de la conférence de Potsdam. En mars 1946, à Fulton, sans mandat ni fonction internationale, il alerte sur l’expansionnisme soviétique. On date volontiers de ce discours le début de la guerre froide — raccourci commode : les ruptures étaient engagées avant, et le discours a d’abord été mal reçu, y compris en Amérique.
Deux kilomètres en quatre-vingt-dix ans
Il revient au pouvoir en 1951, à soixante-seize ans, tente sans succès d’apaiser la guerre froide, reçoit le prix Nobel de littérature en 1953. Les dernières années sont dures : fractures, pneumonies, accidents vasculaires, l’abandon de la peinture, le retour du chien noir. Sa fille Diana meurt d’une overdose de barbituriques en 1963 ; deux de ses autres enfants sombrent dans l’alcool. Lui-même, interrogé sur son bilan, répond qu’il n’a rien obtenu : ni une Grande-Bretagne forte, ni un monde en paix.
Alors, revanche réussie ? La thèse a le mérite d’expliquer ce que le mot courage n’explique pas : pourquoi le même homme se précipite hors de son bain pour voir brûler un immeuble, envoie une armada sur des mines, s’entête à bombarder Berlin et refuse de négocier quand toute la logique y poussait. Une seule faculté à l’œuvre : l’incapacité de reculer, superbe une fois, catastrophique les autres. Le pays a eu de la chance que le bon usage tombe en mai 1940.
Ce que l’épisode éclaire de notre époque tient peut-être là. Nous aimons croire que la fermeté politique est une qualité stable, qu’on peut détecter chez un dirigeant et sur laquelle on peut compter. Le dossier Churchill suggère l’inverse : la même obstination produit Gallipoli et produit 1940, et rien ne permet de savoir à l’avance lequel des deux on va obtenir. Quant à savoir si le mépris de Lord Randolph a fabriqué son fils, personne ne le prouvera. Reste que l’un et l’autre sont morts le même jour de janvier, à soixante-dix ans d’écart, et qu’ils dorment côte à côte à deux kilomètres du château. Ce genre de symétrie n’explique rien. Elle donne seulement envie de continuer à chercher.