Entre 1870 et 1914, aucun Parisien n’a jamais dit qu’il vivait la « Belle Époque » : l’expression a été forgée après coup, par des gens qui venaient de perdre une guerre. Reste à savoir ce que ce joli nom a recouvert — le palais de l’Électricité, mais aussi la dégradation de Dreyfus, les bandes d’apaches et un mois de ville sans lumière.
Le 19 octobre 1901, un Brésilien décolle de Saint-Cloud dans une nacelle accrochée à un ballon en forme d’ogive : 33 mètres de long, 6 mètres de diamètre, 600 mètres cubes d’hydrogène au-dessus de la tête. Alberto Santos-Dumont file jusqu’à la tour Eiffel, la contourne, revient. Dix kilomètres en trente minutes. L’hydrogène explose au moindre incident, et l’on appelait ces engins des bombes volantes — ce n’était pas une figure de style.
C’est l’image que l’on garde de ces années-là : un homme qui salue la dame de fer depuis les airs, la foule en bas, le progrès qui avance à découvert. Un détail gêne pourtant. Ce Parisien qui lève la tête ce matin-là ne se dit pas qu’il vit une belle époque. Le mot n’existe pas encore.
La « Belle Époque » est un nom inventé par ceux qui l’avaient perdue
C’est un fait attesté et régulièrement rappelé par les historiens : l’expression « Belle Époque » est un chrononyme rétrospectif. Elle apparaît dans l’entre-deux-guerres, plutôt à la fin des années 1930 ou au tout début des années 1940 — la datation exacte reste discutée, parce qu’un mot d’usage courant ne naît pas un jour précis dans un document daté. Sur le moment, on parlait de fin de siècle. Le vocabulaire disait l’inquiétude ; c’est la nostalgie qui a inventé le compliment.
Qui a besoin d’une belle époque ? Une génération qui vient de traverser 1914-1918, qui compte ses morts sur des monuments de village, et qui voit revenir la menace. Le hall du lycée Carnot, à Paris, construit par Gustave Eiffel en 1875 — 80 mètres de long, 30 de large — porte aujourd’hui le nom de Guy Môquet, ancien élève fusillé par les nazis en 1941 ; dans la cour d’honneur, un monument aux morts aligne 400 noms. Voilà le point de vue depuis lequel on a rebaptisé l’avant-guerre. Vue de 1940, une France où l’on inaugurait des trottoirs roulants ressemble forcément à un paradis.
Ce mécanisme mérite d’être regardé en face, parce qu’il fabrique une illusion d’optique dont nous sommes encore prisonniers. Nommer une période, c’est déjà la juger. Et la période en question, si on la reprend sans son étiquette, se révèle beaucoup plus contrastée.
Sept mille ampoules devant une façade vide
Commençons par ce qui justifie le compliment. L’Exposition universelle de 1900 occupe 112 hectares, du Champ-de-Mars à la Concorde. Plus de 83 000 exposants, sept mois d’ouverture, près de 51 millions de visiteurs — dans un pays qui compte alors 41 millions d’habitants. On y circule sur un trottoir roulant de 3,5 kilomètres baptisé « rue de l’Avenir », lancé à 8 km/h. Une grande roue de 96 mètres domine le site. Au Maréorama, deux toiles peintes de 750 mètres de long chacune se déroulent de part et d’autre du public pour simuler une traversée maritime. Les deuxièmes Jeux olympiques de l’histoire se tiennent en même temps : les épreuves d’escrime ont lieu juste derrière le bâtiment vedette.
Ce bâtiment vedette, justement. Le palais de l’Électricité, conçu par l’architecte Eugène Hénard et couplé à un château d’eau d’Edmond Paulin, mesure 420 mètres de long et brille de 7 000 ampoules et lampes. Au sommet, une fée Électricité de six mètres. Trois spectacles lumineux par soir. Thomas Edison a fait le voyage depuis New York pour le filmer lui-même. Émile Zola y revient plusieurs fois et met l’électricité au cœur de son roman Travail, publié en 1901. Un Espagnol de dix-neuf ans, Pablo Picasso, fait là son premier voyage en France et décide d’y rester.
Sauf qu’on ne pouvait pas entrer dans le palais de l’Électricité. Ce n’était pas un bâtiment : une façade, dressée devant les générateurs qui alimentaient les attractions et les stands. Du bois, du stuc, du plâtre. Démoli après la fête, comme le palais de l’Industrie et les grandes serres. Des six expositions universelles parisiennes, il ne reste finalement que la tour Eiffel de 1889, le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre III et le palais de Chaillot. Le monument le plus éblouissant de 1900 était un décor de théâtre.
L’image est presque trop belle pour la période entière. Presque — car derrière la façade, il y avait bien du courant, et il changeait la vie : en usine, le temps de fabrication d’un meuble est divisé par cinq, celui d’une chemise par trois. Le progrès n’était pas un mensonge. Il était seulement mieux éclairé que le reste.
La même ville hurlait « à mort les juifs »
Un matin de janvier 1895, cour de l’École militaire. Le capitaine Alfred Dreyfus, officier d’artillerie condamné pour espionnage au profit de l’Allemagne, se tient seul face à la troupe. On lui arrache ses galons, on brise son sabre. La cérémonie dure dix minutes. Derrière les grilles, un millier de personnes crient « à mort les juifs ». Puis c’est le bagne, en Guyane.
Le vrai coupable, le commandant Esterhazy, sera démasqué sans être condamné. Le 13 janvier 1898, un titre barre toute la une de L’Aurore : « J’accuse », signé Émile Zola. La France se coupe en deux, jusque dans les familles. Dreyfus sera condamné une seconde fois, gracié par le président, puis réintégré dans l’armée — une chronologie tordue qui dit assez l’embarras des institutions : on ne l’a pas innocenté, on l’a fait sortir.
Cette affaire n’est pas un accident dans la période, elle en est le cœur. Elle se déroule pendant que se construit le métro, pendant que Méliès tourne Le Voyage dans la Lune, pendant que Montmartre s’amuse. Les deux Frances vivent dans les mêmes rues et lisent les mêmes journaux.
Apaches et bande à Bonnot : le crime en feuilleton
La presse, parlons-en. Environ 300 quotidiens paraissent alors en France ; Le Petit Journal se targue d’être lu par plus de cinq millions de personnes. Ce marché a besoin de personnages, et il en fabrique.
Les apaches en sont le meilleur exemple. Des bandes de jeunes de 15 à 25 ans, organisées par quartier — les Loups de la Butte, les Costauds de la Villette, les Monte-en-l’air des Batignolles, les Cœurs d’acier de Saint-Ouen, les Marlous de Belleville — avec un code vestimentaire, un argot, et des armes bricolées dans des os de mouton. La violence était réelle. Le nom, lui, est une invention de rédaction : il ne doit rien aux Amérindiens que Buffalo Bill promenait dans son Wild West Show, passé à l’hippodrome de Montmartre en 1905. Il vient de la cruauté que la presse prêtait aux Apaches. Une bande de Belleville a été baptisée par un journaliste, et le mot a fini par désigner toute une jeunesse.
Le feuilleton atteint son sommet le 28 avril 1912 à Choisy-le-Roi. Jules Bonnot, mécanicien devenu chef d’un gang anarchiste — le premier à braquer en automobile, quand la police se déplace encore à vélo et à cheval — s’est barricadé dans un pavillon. Deux cents inspecteurs sont mobilisés. Le siège dure si longtemps que les curieux affluent : on parle de 30 000 badauds massés autour de la maison. On finit par la dynamiter. Bonnot se relève dans les décombres, tire son dernier barillet, reçoit six balles dont quatre dans la tête. Le 30 avril, on jette son corps au cimetière de Bagneux, 42e division, parmi les indigents. Clemenceau tirera de cet épisode les brigades du Tigre et la brigade criminelle de Paris.
Trente mille personnes venues assister à la mise à mort d’un homme qu’elles lisaient chaque matin : le divertissement de masse, lui aussi, est une invention de ces années-là.
Janvier 1910 : toutes les horloges s’arrêtent en même temps
Et puis il y a l’eau. En janvier 1910, la Seine, habituellement à 2,30 mètres, dépasse les 4 mètres le 20 janvier et finit par atteindre 8,62 mètres. Le trafic fluvial s’interrompt. Les usines d’air comprimé lâchent, et toutes les horloges publiques de la capitale s’immobilisent ensemble, entre 22 h 48 et 22 h 53. Puis l’électricité tombe. Le métro s’arrête. Les gares d’Orsay, d’Austerlitz et des Invalides sont sous l’eau. La ville lumière ressort les lampes à pétrole et compte sur ses 75 000 chevaux.
Le bilan matériel donne le vertige : 20 000 immeubles touchés sur 80 000, douze arrondissements sur vingt, un quart des logements atteints, 15 000 sans-abri en banlieue, plus de dix jours pendant lesquels des quartiers entiers sont coupés du monde, 34 jours pour revenir à un niveau normal. Les Parisiens fabriquent des passerelles avec des portes d’armoire et rentrent chez eux par les fenêtres du rez-de-chaussée. Les boulangers livrent en barque.
Le préfet de la Seine, Louis Lépine, en poste depuis dix-sept ans, fait ériger des digues de sacs de ciment, tourner les pompes, commander à l’armée des canots démontables. Et il prend une décision qu’on lui a longtemps reprochée : jeter les ordures de la capitale dans le fleuve pour éviter une épidémie, quitte à submerger les communes en aval. Le jugement reste ouvert. Le fait, lui, est établi : aucune épidémie n’a éclaté. Il a fallu deux mois pour évacuer la vase et un an pour assainir la ville.
Ce que la période a vraiment produit
Si un nom devait rester, ce ne serait donc pas celui de la fête. Ces quarante années sont surtout celles où une République encore fragile installe ses meubles : la Marseillaise redevient hymne national en 1879, le 14 juillet devient fête nationale en 1880, puis viennent la liberté de la presse, le repos dominical, l’encadrement du travail des femmes et des enfants, les retraites ouvrières et paysannes, la séparation des Églises et de l’État.
Au centre, l’école. Les lois Jules Ferry la rendent obligatoire, gratuite et laïque de 6 à 13 ans. Le résultat est massif : en 1913, 98 % de la population sait lire et écrire. Le prix l’est aussi. Le français est imposé contre les langues régionales, et les programmes restent séparés selon le sexe — philosophie pour les garçons, morale et travaux d’aiguille pour les filles — jusqu’en 1924. Le manuel emblématique de cette école, Le Tour de la France par deux enfants, paru en 1877, réédité 500 fois, vendu à des millions d’exemplaires, est signé G. Bruno. Un homme, croyait-on. C’était Augustine Fouillée, née Tuillerie ; son identité n’est révélée qu’en 1899. Elle avait quitté un mari violent et vivait hors mariage — de quoi disqualifier n’importe quel livre de classe de la Troisième République. La morale enseignée à des générations d’écoliers a donc été écrite par une femme que cette même morale condamnait.
Voilà, mieux que le palais de l’Électricité, le vrai visage de la période : une société qui avance vite et qui, en même temps, tient fermement ses portes fermées.
Reste une question que ces années nous posent encore. La géographe Magali Reghezza estime à environ 1 % par an la probabilité d’une crue comparable à celle de 1910 : deux chances sur trois de la connaître au cours d’une vie. Les estimations officielles parlent de 700 000 personnes à évacuer, de 2 à 2,5 millions de personnes touchées, d’une trentaine de milliards d’euros de dégâts immédiats — et de trois jours de visibilité, guère plus, pour se préparer. En 1910, Paris se croyait à l’abri parce qu’il était moderne. C’est exactement ce que la modernité fait de mieux : donner l’impression que le fleuve a été réglé. Il n’y a sans doute pas de belles époques. Il y a des époques qu’on regarde de loin, une fois que ce qui les menaçait est arrivé.