Un cercueil ouvert au bord du terrain, des cochers qui nouent les rênes autour de leur taille, des chevaliers excommuniés après leur mort. Avant que le XXe siècle n’invente l’expression « sports extrêmes », quatre disciplines avaient déjà fait du risque mortel une clause du règlement. Reste à comprendre ce qui les a fait reculer.
En 1240, à Neuss, dans l’actuelle Allemagne, une fête sportive se termine en charnier : entre quarante et soixante chevaliers y perdent la vie. Pas dans une bataille, pas face à un ennemi étranger. Dans un tournoi annoncé à l’avance, organisé, applaudi. L’Église réagit en excommuniant les morts — pas les organisateurs, pas les survivants : les morts. Le geste dit assez ce qu’elle pensait de la discipline, et surtout son impuissance : les tournois continuèrent.
On fait remonter la notion de sports extrêmes aux années 1950, dans le sillage d’une phrase prêtée à Ernest Hemingway : il n’existerait que trois sports — la tauromachie, la course automobile et l’alpinisme —, tout le reste n’étant que jeux d’enfants. L’attribution est fragile, probablement apocryphe ; on ne lui connaît pas de source solide dans l’œuvre du romancier. Peu importe. L’idée d’un sport où l’on risque sa peau n’a rien attendu du XXe siècle. Quatre disciplines au moins, du VIIIe siècle avant notre ère à la Florence de la Renaissance, ont intégré la mort du pratiquant non comme un accident, mais comme une éventualité prévue par le règlement.
Le pancrace : deux interdits, et c’est tout
Le mot vient du grec : pan, « tout », et kratos, « la force ». Tout par la force. Le programme tient dans le nom.
Au pancrace, discipline des Jeux olympiques antiques, deux gestes seulement sont proscrits : mordre et arracher les yeux. Le reste passe. La lutte au sol, les torsions d’articulations, les techniques de boxe, les coups susceptibles de tuer. Les deux hommes combattent nus, cheveux tirés en arrière, sur une aire arrosée et labourée pour amortir les chutes. Ils s’entraînent en gymnase sur des sacs de frappe, mais n’emploient que très rarement gants ou protections. Si aucun ne s’avoue vaincu et si aucun ne tombe inanimé, le combat s’arrête au coucher du soleil. Rien d’autre ne l’arrête.
Une idée reçue voudrait que ce fût un pugilat sans code. C’est inexact, et le détail est beau : le salut y était réciproque entre l’entraîneur et l’élève, alors que les autres sports de combat, régis par des règles d’allégeance strictes au sein d’un club, ne le faisaient aller que dans un sens. Ici, le maître saluait son disciple. Un sport où l’on peut mourir, mais où l’on se doit un respect symétrique.
L’accès à la pratique olympique passait par une initiation. Le novice était placé au centre d’un cercle d’hommes qui dansaient au son d’instruments, parmi lesquels l’ancêtre de la cornemuse. Quand les percussions entraient, un membre du cercle s’avançait et engageait le combat, jusqu’à ce qu’elles cessent. Puis le cycle reprenait, les assauts se rapprochant. Ce n’est pas un arbitre qui décidait du moment où l’on frappait : c’était le rythme. La manière dont le rite s’achevait — vraisemblablement quand le candidat s’effondrait — relève de la reconstitution, pas de la certitude.
Restent les champions, et avec eux la part de légende. Polydamas de Skotoussa, sacré à Olympie en 408 avant Jésus-Christ, aurait dépassé les deux mètres. Milon de Crotone, vainqueur au VIe siècle avant notre ère et disciple de Pythagore, aurait soutenu de ses bras un mur qui s’écroulait pendant une leçon du maître. Puis, trop sûr de sa force, il aurait voulu fendre un arbre à mains nues ; le tronc se serait refermé sur ses doigts, et les bêtes sauvages auraient fait le reste. Cet épisode est une légende, et c’est ce qui le rend intéressant : la Grèce avait besoin d’athlètes surhumains punis par leur propre démesure. On ne raconte pas là un champion, on raconte une leçon sur l’hybris.
Sept tours, sept œufs et des rênes nouées à la taille
Les premières mentions littéraires des courses de chars remontent au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, chez Homère. La discipline entre aux Jeux olympiques antiques en 620 avant Jésus-Christ. Mais c’est Rome qui en fait le sport de référence, et pour longtemps : près d’un millénaire de domination sur tout le reste.
Le dispositif est industriel avant l’heure. Quatre factions rivales — les Bleus, les Rouges, les Verts, les Blancs — engagent un à trois chars par course. L’aurige porte une tunique sans manches aux couleurs de son écurie et un bonnet de cuir censé le protéger des chutes. Le char se résume à une caisse sur deux roues, tirée par deux, trois ou quatre chevaux : bige, trige, quadrige. Point capital pour comprendre l’économie du spectacle : les paris se prenaient sur les factions, pas sur les hommes. Le cocher était remplaçable ; la couleur, non.
La course se joue en sept tours, soit environ sept kilomètres et demi. Le chiffre n’est pas arbitraire : il fait écho aux sept jours de la semaine et aux sept planètes du système de Ptolémée. Sept œufs sont posés sur la spina, le muret qui coupe la piste dans sa longueur, et l’on en retire un à chaque tour bouclé. Le magistrat qui préside les jeux donne le départ. Ensuite, les auriges ont le droit de se frapper entre eux.
Le détail qui résume tout tient dans un geste. Pour ne pas être éjecté dans les virages, le cocher enroulait ses rênes autour de sa propre taille. L’astuce qui empêche de tomber est exactement celle qui tue quand on tombe : renversé, l’homme devait se libérer en une poignée de secondes sous peine d’être traîné puis piétiné. La meilleure trajectoire pour doubler consistait à couper très court après un virage serré et à se rabattre vers le centre ; la plupart du temps, le char percutait la spina, et le naufrage emportait ceux qui suivaient de trop près.
Ce risque se payait. Dioclès, aurige du IIe siècle, aligne 1 462 victoires en vingt-quatre ans. Chiffrer sa fortune reste périlleux — les équivalences monétaires entre l’Antiquité et l’euro sont discutables —, mais l’ordre de grandeur qui circule donne le vertige : environ 400 millions d’euros par an, une dizaine de milliards au total, davantage que l’héritage de Néron.
Le tournoi médiéval : une machine à capturer des hommes
Oubliez les films. Le tournoi des débuts n’a pas grand-chose du duel courtois entre deux chevaliers amoureux de la même dame.
Certains historiens font remonter la pratique au IXe siècle ; les premières traces sérieuses datent du XIe. La tradition attribue les premières règles à un Tourangeau, Geoffroi de Preuilly, en 1066 — attribution transmise par des chroniques tardives, que les médiévistes tiennent pour largement légendaire. Ce qui est bien établi, c’est la forme du jeu : deux camps, une mêlée générale sur un terrain vaguement délimité, et un objectif unique, capturer le capitaine adverse. L’engagement s’ouvrait par un duel entre les deux champions, puis tout le monde entrait dans la bagarre.
Nobles et vilains s’y mêlaient, au bâton, à la lance et à l’épée, le plus souvent à cheval. Des centaines de combattants pouvaient être rassemblés au même endroit, avec de vraies armes, donc de vrais morts. Reste le mobile. Le camp victorieux pouvait exiger une rançon pour rendre le capitaine capturé. Le tournoi n’était pas qu’une démonstration de bravoure : c’était un marché, où l’on risquait sa vie contre l’espoir d’un butin. Cela explique sa persistance bien mieux que le goût du panache. Une règle éthique subsistait, révélatrice des priorités du temps : on organisait les rencontres hors des zones cultivables. Le blé valait qu’on le protège ; les hommes, moins.
L’Église s’en émut, à travers plusieurs papes, jusqu’à l’excommunication posthume des morts de Neuss. Des rois s’y mirent aussi : Louis IX tenta d’interdire ces rencontres pour préserver le sang de la noblesse. Résultat, au moins dans un premier temps, rigoureusement nul. Si ni la morale religieuse ni l’autorité royale n’ont fait reculer la violence, qu’est-ce qui l’a fait ?
Comment on a rendu la joute presque sûre
La réponse tient dans une transformation lente, entamée au XIIIe siècle, venue non d’un décret mais du terrain.
Le champ se ferme : des lices, grandes barrières, délimitent l’aire de combat. On aménage des zones de repli où souffler, et surtout des places pour un public de plus en plus nombreux. On abandonne la capture d’un homme au profit de la marque d’un point — le béhourd — et l’on adopte des armes émoussées. Puis la mêlée disparaît peu à peu, pour un motif aussi esthétique que sécuritaire : dans la cohue, on distinguait mal les champions, et un spectacle illisible ne se vend pas. Place à la joute à cheval, dans des lices qui évitent les collisions frontales, avec une lance volontairement fragile qu’il faut briser jusqu’à désarçonner l’adversaire — « courir une lance ».
La noblesse s’empare alors de la discipline et la codifie : ornements, armes peintes, courtoisie obligatoire avant et après le combat. Les pauvres sont relégués au rang de spectateurs, réduits à quelques jeux d’adresse avec les moyens du bord. Le sport se sépare en deux, ceux qui jouent et ceux qui regardent.
Ces règles ne suffirent pas. Certaines sources rapportent qu’un cercueil ouvert attendait parfois au bord de la lice ; l’anecdote n’est pas établie, mais elle avoue ce que le règlement taisait. La fin arriva par le haut. En juin 1559, Henri II de France est blessé à l’œil lors d’une joute, à Paris ; il agonise une dizaine de jours et meurt le 10 juillet. Sa veuve, Catherine de Médicis, fait interdire tournois et joutes sur le sol français. Ce qui n’avait cédé ni aux papes ni aux ordonnances cède à la mort d’un roi.
Florence, 17 février 1530 : jouer sous le siège
Reste un cas à part, parce qu’il n’est pas tout à fait mort. Le calcio florentin, ou calcio storico, descend de l’harpastum, jeu de ballon violent mais réglementé que prisaient les légionnaires romains. Populaire au Moyen Âge, il se joue dans les rues de Florence au point de troubler l’ordre public ; on finit par le cantonner aux grandes places, au premier rang desquelles la Piazza Santa Croce.
Vingt-sept joueurs par équipe — quatre gardiens, trois défenseurs, cinq milieux, quinze attaquants —, cinquante minutes de jeu, des hommes de 18 à 45 ans, le plus souvent nobles. On y croise Laurent II de Médicis, Côme Ier de Toscane, Henri prince de Condé, et de futurs papes : Clément VII, Urbain VIII, Léon XI. Le terrain est un rectangle coupé en son milieu par une ligne blanche, avec une zone de but à chaque extrémité. Un point par but, un demi-point pour un tir raté qui touche les poteaux ou sort du terrain, et l’on inverse les camps après chaque point. Presque tous les coups sont autorisés : seuls le deux contre un, les coups par-derrière et ceux portés à un homme déjà à terre sont interdits. Un joueur exclu ou blessé n’est pas remplacé. Les capitaines devaient calmer le jeu avant que l’arbitre n’intervienne, ce qui n’empêchait pas les parties de finir en pugilat.
Notons ce que cela invalide : la ligne médiane, les zones de but, la surface rectangulaire ne sont pas des inventions du football moderne. L’architecture était là, en version où l’on pouvait frapper l’adversaire.
La date restée dans les mémoires est celle du 17 février 1530. Trois ans plus tôt, Rome a été mise à sac pendant les guerres d’Italie ; les Florentins en ont profité pour chasser les Médicis et proclamer la République. Le pape Clément VII, Médicis lui-même et ancien joueur de calcio, ordonne à Charles Quint d’assiéger la ville. Florence manque de vivres. Elle n’annule pourtant rien, ni le carnaval, ni le match : des affamés encerclés jouent le sport le plus brutal de leur cité sous les yeux de l’assiégeant. Le geste était politique, et il fut lu ainsi.
Le dernier match de l’ancien calcio se tient en janvier 1739, puis la pratique s’éteint. Elle renaît en 1930, pour les quatre cents ans du siège, sous la forme d’un tournoi entre les quatre quartiers historiques : Santo Spirito en blanc, Santa Croce en bleu, Santa Maria Novella en rouge, San Giovanni en vert. Aujourd’hui encore, trois grands matchs se jouent chaque année sur la Piazza Santa Croce, en tenue d’époque, devant près de 6 000 spectateurs.
Ce qui a vraiment fait reculer ces sports extrêmes
Mises côte à côte, ces quatre disciplines racontent la même chose : aucune n’a été arrêtée par un scrupule moral. Le pancrace s’éteint avec le monde qui lui donnait sens. Les courses de chars durent tant que l’Empire finance le cirque. Le tournoi résiste des siècles, jusqu’au jour où c’est un roi qui meurt. Le calcio, lui, ne s’arrête pas : il se met en costume et devient patrimoine.
Ce qui a changé les règles, à chaque fois, c’est un calcul. Le coût politique du sang noble d’abord — perdre soixante chevaliers en un après-midi, c’est perdre une part de son armée. La lisibilité du spectacle ensuite : la mêlée cède devant la joute parce qu’un public veut savoir qui gagne. L’argent enfin, de la rançon du capitaine aux fortunes de Dioclès. Ces sociétés n’ont pas adouci leurs sports parce qu’elles étaient devenues meilleures, mais parce que le sang avait fini par coûter plus qu’il ne rapportait.
Cela vaut d’être gardé en tête devant nos propres disciplines à risque. Nous n’avons pas supprimé le danger : nous l’avons rendu mesurable, filmable, assurable. Casques, protocoles commotion, barrières de sécurité — le même mouvement, exactement, que les lices du XIIIe siècle. Reste la question que ces quatre exemples posent sans y répondre : ce que nous appelons progrès dans l’encadrement du sport, est-ce un adoucissement des mœurs, ou la découverte que les corps abîmés coûtent trop cher ?