Laos, Bhola, Cambodge : trois records de destruction en Asie

Le pays le plus bombardé de l’histoire, le cyclone le plus meurtrier jamais enregistré, un génocide qui emporte un quart d’une population en quarante-quatre mois : trois records de destruction du XXe siècle se sont établis dans un même quadrant du globe, en une trentaine d’années. Hasard de la statistique, ou mécanique commune ? Les deux, et c’est justement ce qui rend l’enquête intéressante.

Sur la plaine des Jarres, dans le nord du Laos, des maisons reposent sur des pilotis faits d’enveloppes de bombes. Des réservoirs largables servent d’abreuvoirs à cochons. Des tôles d’avion sont devenues des barques. Il y a de quoi faire : entre 1964 et 1973, l’aviation américaine a effectué environ 580 000 sorties au-dessus de ce pays, soit une mission de bombardement toutes les huit minutes, jour et nuit, pendant neuf ans.

Le Laos n’était en guerre déclarée avec personne. Sa neutralité avait même été garantie par un accord international signé à Genève en 1962, paraphé entre autres par les États-Unis. Le record tient donc en une phrase inconfortable : le pays le plus bombardé de l’histoire est un pays officiellement neutre.

Ce n’est pas un cas isolé. À quelques milliers de kilomètres de là, deux autres superlatifs macabres du XXe siècle ont trouvé leur place : le cyclone le plus meurtrier jamais enregistré, dans le delta du Bengale en 1970, et le génocide khmer, qui tue environ un quart de la population cambodgienne entre 1975 et 1979. Trois records de destruction, un même arc géographique, une même génération. La question vaut d’être posée sans complaisance.

Le pays le plus bombardé de l’histoire n’a jamais déclaré la guerre

Les chiffres sont attestés, et ils viennent d’une source inattendue : les bases de données de l’US Air Force, dont l’ouverture à partir des années 1990 a permis de compter précisément ce qui avait été largué. Plus de deux millions de tonnes de munitions. Environ 270 millions de sous-munitions — ces petites bombes contenues par centaines dans un conteneur qui s’ouvre en vol. Un chiffre circule sur internet sous la forme « 260 millions de bombes » : il déforme celui-là, il ne s’agit pas d’engins largués un par un mais de submunitions dispersées.

La raison de ce déluge est bête et implacable : la piste Hô Chi Minh, principal réseau de ravitaillement nord-vietnamien vers le Sud, traversait l’est du Laos. Bombarder le Laos permettait de couper la piste sans avoir à reconnaître qu’on faisait la guerre à un État neutre. En parallèle, la CIA armait une guérilla hmong contre le Pathet Lao communiste. Les Américains ont appelé cela la « guerre secrète » ; l’expression mérite d’être précisée, car elle n’était secrète que pour l’opinion américaine. Pour les habitants du Xieng Khouang qui vivaient dans des grottes et cultivaient la nuit, il n’y avait rien de secret.

Le plus lourd est venu après. Environ 30 % des sous-munitions n’ont pas explosé à l’impact, ce qui laisse au sol de l’ordre de quatre-vingts millions d’engins actifs. Depuis la fin des bombardements en 1973, les munitions non explosées ont tué ou mutilé environ 20 000 personnes au Laos, en majorité des agriculteurs et des enfants — un enfant ramasse une boulette métallique de la taille d’une balle de tennis. Le déminage, commencé pour de bon dans les années 1990, avance lentement : une part encore modeste des terres contaminées a été traitée. C’est le seul des trois records dont le décompte n’est toujours pas clos.

Le cyclone qui a fabriqué un pays

Dans la nuit du 12 au 13 novembre 1970, un cyclone remonte le golfe du Bengale et frappe la côte du Pakistan oriental, l’actuel Bangladesh. Les vents dépassent 200 km/h, mais ce n’est pas le vent qui tue. C’est l’onde de tempête : une masse d’eau soulevée par la dépression, poussée dans un golfe en forme d’entonnoir, qui submerge des îles alluviales dont le point culminant dépasse rarement deux ou trois mètres.

Le bilan minimal retenu est de 300 000 morts. Les évaluations postérieures, qui tentent d’intégrer les îlots dont personne n’a jamais recensé les habitants, situent le total entre 400 000 et 500 000. Aucun cyclone connu n’a fait davantage.

Ici, la part de l’événement naturel et la part de l’organisation humaine se séparent nettement. Le radar de Chittagong avait détecté le système. Des alertes ont été diffusées à la radio. Mais la population des îles ne possédait pas de postes, il n’existait ni abris surélevés ni chaîne d’évacuation, et l’appareil d’État se trouvait à Islamabad, à plus de 1 500 kilomètres, de l’autre côté de l’Inde. Les secours ont été lents, visiblement, mesurablement lents. La colère qui a suivi n’était pas une réaction au malheur : elle visait une administration.

La suite est attestée, et vertigineuse. Trois semaines plus tard, le 7 décembre 1970, le Pakistan tient ses premières élections générales au suffrage universel. La Ligue Awami, parti autonomiste du Pakistan oriental, remporte 167 des 169 sièges de la province et devient majoritaire à l’assemblée nationale. Le pouvoir militaire refuse de la convoquer. En mars 1971, l’armée lance une répression massive à Dacca. En décembre, après l’intervention indienne, le Bangladesh existe.

Quelle place exacte donner au cyclone dans cet enchaînement ? Les historiens ne tranchent pas de la même façon. Le mouvement autonomiste bengali est plus ancien que la tempête, il a ses griefs linguistiques et économiques depuis 1948. Mais des travaux d’économistes ont comparé district par district le vote de décembre et l’arrivée effective des secours : le soutien à la Ligue Awami est nettement plus fort là où l’aide n’est pas venue. Disons-le prudemment : le cyclone n’a pas créé la revendication, il l’a rendue majoritaire.

Quarante-quatre mois, un quart d’un peuple

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh. Dans les jours qui suivent, ils vident la ville : près de deux millions d’habitants poussés sur les routes, hôpitaux compris, sous prétexte de bombardements américains imminents qui n’auront jamais lieu. Le calendrier repart à l’« année zéro ». La monnaie est abolie et la Banque nationale dynamitée. Écoles, culte bouddhique, poste, propriété privée, marchés : supprimés. La population est répartie en coopératives agricoles où le riz doit être produit à un rythme que le pays n’a jamais atteint.

Les morts viennent de partout à la fois : exécutions, famine organisée par des quotas irréalistes, épuisement au travail, maladies non soignées faute de médecins — beaucoup ayant été tués pour cause d’instruction. Au centre de sécurité S-21, installé dans un ancien lycée de Phnom Penh, on estime que 15 000 personnes environ ont été détenues, photographiées et interrogées ; les survivants se comptent sur les doigts de deux mains.

Le bilan global reste discuté. Les estimations sérieuses, fondées sur des études démographiques et sur le comptage des fosses, s’échelonnent entre 1,5 et 2 millions de morts pour une population d’environ 7,9 millions d’habitants en 1975 — soit de un cinquième à un quart du pays en quarante-quatre mois. L’historien Ben Kiernan, qui a dirigé le programme d’étude du génocide cambodgien à Yale, retient un ordre de grandeur proche de 1,7 million. Le régime tombe en janvier 1979, non par soulèvement intérieur mais par l’invasion vietnamienne. Détail qui en dit long sur la Guerre froide : le Kampuchéa démocratique déchu conservera le siège du Cambodge aux Nations unies pendant des années, parce que le bloc occidental et la Chine préféraient tout à un gouvernement installé par Hanoï.

Trois records de destruction, quatre mécaniques

La première explication est arithmétique, et il serait malhonnête de la garder pour la fin. L’Asie compte environ 4,3 milliards d’habitants, à peu près 60 % de l’humanité, sur 43,8 millions de km². Les records de mortalité se produisent statistiquement là où se trouvent les gens. Un cyclone de puissance identique sur une côte déserte ne fait pas de bilan.

La deuxième tient au sol. Les densités les plus fortes du monde se sont installées sur des deltas et des plaines alluviales, parce que le limon nourrit. Le delta du Gange et du Brahmapoutre est l’un des espaces les plus peuplés de la planète, et l’un des plus plats. Le même dépôt qui permet trois récoltes par an livre la population sans défense à une montée d’eau de six mètres. Ce n’est pas une fatalité, c’est un arbitrage millénaire dont la facture arrive certaines nuits.

La troisième est politique : ces pays ont été les marges d’un affrontement décidé ailleurs. Le Laos et le Cambodge n’ont pas été bombardés pour eux-mêmes mais comme annexes du théâtre vietnamien. Leurs habitants ont payé un conflit dont les enjeux se réglaient à Washington, à Moscou et à Pékin.

La quatrième relève des frontières tracées à la hâte entre 1945 et 1947. Le cas coréen est resté célèbre pour sa brutalité administrative : dans la nuit du 10 au 11 août 1945, deux officiers américains, Dean Rusk et Charles Bonesteel, reçoivent une demi-heure pour proposer une ligne de partage de la péninsule. Ils prennent une carte, choisissent le 38e parallèle parce qu’il laisse Séoul au sud. Deux gouvernements en 1948, une guerre de 1950 à 1953, un armistice qui n’est toujours pas un traité de paix : les deux Corées demeurent techniquement en état de guerre. Le Pakistan de 1947, lui, naît en deux blocs séparés par 1 600 kilomètres de territoire indien, la majorité de la population à l’est et le pouvoir à l’ouest. Une géographie pareille ne rend pas la guerre civile obligatoire. Elle en abaisse considérablement le prix d’entrée.

Ce qu’il faut se garder de conclure

D’abord, la catégorie « catastrophe naturelle » est un rangement commode qui masque souvent une décision. Bhola est un phénomène météorologique dont le bilan est administratif. Le cas le plus net reste celui de la mer d’Aral : son assèchement, environ 75 % de sa surface disparue en quarante ans, ne doit rien au climat et tout au détournement de l’Amou-Daria et du Syr-Daria décidé dans les années 1960 pour intensifier la culture du coton. Personne n’a bombardé la mer d’Aral. Elle a été planifiée.

Ensuite, il n’existe aucun continent maudit. Le XXe siècle européen détient ses propres records, et l’Europe de 1914-1945 n’a pas de leçon à donner en la matière. Ce qui se concentre en Asie du Sud et du Sud-Est, ce sont trois superlatifs particuliers, dans une fenêtre précise, pour des raisons qui se démontent une par une.

Enfin, sur un point souvent asséné avec assurance, la prudence s’impose : les bombardements américains sur le Cambodge, entre 1965 et 1973, ont-ils fabriqué les Khmers rouges ? Ben Kiernan soutient qu’ils furent un puissant argument de recrutement pour un mouvement encore marginal. D’autres historiens accordent davantage de poids aux dynamiques internes, au renversement de Sihanouk en 1970 et aux soutiens chinois et vietnamiens. Le débat n’est pas clos ; le présenter comme réglé, dans un sens ou dans l’autre, serait le trahir.

Ce que le Bangladesh a prouvé depuis

Il y a une raison de raconter tout cela autrement que sur le mode de la déploration, et elle se trouve exactement là où le pire s’est produit.

Le delta n’a pas changé. Les cyclones non plus. En 1991, une tempête comparable à celle de 1970 fait encore de l’ordre de 138 000 morts. Puis le Bangladesh construit des milliers d’abris surélevés sur pilotis, souvent des écoles en temps normal, et organise un réseau de dizaines de milliers de volontaires chargés d’aller prévenir les villages, à vélo et au mégaphone, quand l’alerte tombe. En 2007, le cyclone Sidr, d’intensité redoutable, tue environ 3 400 personnes. En 2020, le cyclone Amphan en fait quelques dizaines côté bangladais. Même mer, mêmes îles, même limon : le nombre de morts a été divisé par cent en une génération.

Le record de 1970 n’était donc pas une fatalité géographique. C’était une chaîne — un aléa, une exposition, une absence d’abri, une administration lointaine — et il a suffi de casser deux ou trois maillons pour que le superlatif cesse de se reproduire. Au Laos, ce travail-là reste largement devant : chaque année, des engins largués il y a plus de cinquante ans blessent encore des gens qui n’étaient pas nés quand ils sont tombés. C’est peut-être cela, la seule leçon utile de ces trois records : la part naturelle d’une catastrophe est toujours plus faible qu’elle n’en a l’air, et c’est une bonne nouvelle.

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