Guerre totale : le civil devenu cible, de Dachau à Crystal City

Jusque-là, les guerres tuaient surtout des soldats. La guerre totale a fait du civil une cible administrative : fiché, déplacé, affamé, gazé — ou, du côté allié, interné sans le moindre procès. Récit d’un basculement, de Dachau à Crystal City.

Un bureau administratif, quelque part en Allemagne, au milieu des années 1930. Un homme est convoqué. Il boit, il dort dehors, un médecin l’a signalé. On lui pose une question : savez-vous qui est le chancelier actuel ? Il se trompe. Le procès-verbal le classe faible d’esprit. Peu après, il est stérilisé de force. Entre 300 000 et 400 000 personnes subiront le même sort avant l’effondrement du Reich, souvent sur la foi de tests de ce genre : des questions de culture générale décidaient qui aurait des enfants.

Rien de tout cela ne se passe au front. C’est précisément ce qui change alors : la guerre quitte le champ de bataille et s’installe dans les fichiers et les immeubles d’habitation.

Quand la guerre cesse de se limiter aux soldats

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les guerres tuaient d’abord des soldats. Il y avait des civils écrasés au passage, des villes assiégées — mais le civil n’était pas l’objectif. La guerre totale renverse ce rapport : elle mobilise l’économie, la main-d’œuvre, l’opinion, et dès lors que toute la société est réputée participer à l’effort de guerre, toute la société devient une cible. Le durcissement se constate chez presque tous les belligérants, y compris démocratiques — c’est le point qu’on oublie le plus volontiers.

L’Allemagne nazie a poussé cette logique le plus loin, mais son point de départ mérite d’être rappelé, parce qu’une légende tenace veut qu’Hitler ait pris le pouvoir par la seule force. C’est faux, et c’est plus inquiétant que cela. Hitler est nommé chancelier le 30 janvier 1933, au terme d’une crise politique, économique et sociale qui laminait le pays depuis la fin des années 1920. En février, l’incendie du Reichstag est attribué aux communistes : le régime obtient dans la foulée le droit d’enfermer n’importe qui, indéfiniment, sans jugement. Dès mars, Dachau ouvre — premier camp de concentration nazi, dont les premiers occupants ne sont pas des Juifs mais des dissidents politiques, communistes pour l’essentiel. Le 24 mars 1933, la loi des pleins pouvoirs autorise le chancelier à gouverner par décret et suspend les libertés individuelles pour quatre ans. Tout cela est légal, voté, tamponné.

Mille lois avant le premier meurtre

Les Juifs représentent alors moins de 1 % de la population allemande. Cela n’empêche pas la machine juridique de se mettre en marche immédiatement. Dès 1933, de nouvelles lois permettent de licencier les Juifs employés par l’État ; en septembre, sous la direction de Joseph Goebbels, ceux qui travaillent dans les médias et l’édition sont renvoyés, et leurs voix disparaissent de la vie culturelle allemande. Deux ans plus tard, les lois de Nuremberg excluent Juifs et Tziganes du Reich et interdisent mariages et relations avec des « Aryens ». Elles serviront de matrice à plus d’un millier de textes antijuifs.

Le 9 novembre 1938, la Nuit de Cristal fait basculer le reste : plus de 7 000 boutiques saccagées, près de 200 synagogues détruites, 91 personnes tuées, 30 000 hommes envoyés en camp de concentration. Pour les Juifs allemands, c’est la fin de ce qu’on appelait la symbiose judéo-allemande. Commence alors une émigration de masse.

Ici tombe une deuxième légende : « ils n’avaient qu’à partir ». Ils voulaient partir. Environ 200 000 Juifs restent piégés en Allemagne faute d’avoir trouvé un pays acceptant de les recevoir. Ce n’est pas un détail annexe de l’histoire de la Shoah : c’est une décision collective, prise par des États souverains, en connaissance de cause.

Le laboratoire s’appelait T4

La technique de l’extermination de masse n’a pas été inventée pour les Juifs. Elle a d’abord été mise au point sur des Allemands, dans des hôpitaux allemands. Le programme de stérilisation forcée des porteurs de maladies héréditaires, défendu par Hitler dès Mein Kampf, tourne déjà à plein régime en mai 1936, quand le régime organise des célébrations du 1er mai sur le thème « Profitons de la vie ». Le 18 août 1939, le signalement de tout nouveau-né atteint d’une maladie congénitale devient obligatoire ; dans des centres pédiatriques, des enfants trisomiques ou handicapés sont tués par injection, ou affamés.

Le programme Action T4 étend ensuite l’entreprise aux adultes des asiles psychiatriques. Les méthodes évoluent : la balle dans la nuque, puis l’injection, puis le gaz. Chambres camouflées en douches, fourgons mobiles au monoxyde de carbone en bouteille dès 1940 en Pologne occupée, enfin, à l’été 1941, des camions récupérant les gaz d’échappement du moteur — un dispositif au point après une expérience menée sur des patients psychiatriques à Moguilev, en Biélorussie.

On croit souvent que ce programme fut l’affaire de quelques médecins fanatisés. Environ 500 professionnels de santé y ont directement contribué, dont une poignée seulement de médecins. Le problème est ailleurs : le corps médical s’était déjà compromis avec les stérilisations de 1933, et beaucoup des futures victimes étaient connues des autorités médicales locales — leurs dossiers ont servi de listes. Certains praticiens ont douté, cherché à prévenir les familles. Ils n’ont pas arrêté la machine. Fin 1941, quand le programme d’euthanasie est officiellement suspendu, près de 100 de ses membres sont détachés en Pologne pour l’opération Reinhardt : ils dirigeront Bełżec, Sobibór et Treblinka. Le personnel a suivi la technique.

Le ghetto, salle d’attente et pas parenthèse

L’invasion de la Pologne, en septembre 1939, exporte la persécution. Dès octobre, des Juifs d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie sont déportés vers la région de Lublin, où on les entasse dans des bidonvilles. Les archives ont livré, après la guerre, des listes de Polonais à expulser établies avec le concours de voisins chargés de désigner qui partirait. La ghettoïsation culmine entre octobre 1940 et avril 1941. Le mot vient de Venise ; la chose, elle, n’a plus grand-chose à voir.

Les régimes varient : certains ghettos restent ouverts quelques heures par jour — sans quoi leurs habitants mourraient de faim —, d’autres sont bouclés par un mur, et l’oppression y est bien pire, la nourriture ne pouvant plus entrer. Tout est millimétré : biens confisqués, tickets de rationnement, environ 400 calories par jour et par personne, ramenées plus tard à 200. À Varsovie, un demi-million de personnes vivent sur 3,4 kilomètres carrés, soit près de sept personnes par pièce disponible ; il y meurt entre 3 500 et 5 000 personnes par mois. À Łódź, la tuberculose cause 40 % des décès. Parler de simple mesure de confinement n’a pas de sens : le ghetto est un sas vers le travail forcé ou vers les camps.

Et l’on entend encore que les Juifs ne se seraient pas défendus. Entre 1941 et 1943, jusqu’à une centaine d’organisations de résistance se forment dans les ghettos. L’Organisation juive de combat naît en juillet 1942, en réponse aux déportations massives vers Treblinka. Le 19 avril 1943, le soulèvement du ghetto de Varsovie oppose environ un millier d’insurgés — un pistolet, quelques balles, des grenades, des cocktails Molotov — à 3 000 à 5 000 soldats allemands dotés d’artillerie lourde et de véhicules blindés. Il tiendra vingt-sept jours. Gênés par leurs pertes, les Allemands renoncent au combat de rue et incendient le quartier maison par maison, jusqu’à ce qu’il ne reste rien debout.

Le général SS qui dirige l’opération fait relier les photographies de la destruction en albums. Le fait est attesté ; les récits divergent sur les destinataires des trois exemplaires, l’un d’eux revenant certainement à Himmler. Peu importe : un homme photographie son propre crime, le fait relier, et l’adresse à la postérité en pensant accomplir un événement historique.

Une décision de l’automne 1941, exécutée par des gens ordinaires

Sur un point, les historiens ne s’accordent toujours pas : à quel moment, et par quel mécanisme, l’extermination a-t-elle été décidée ? Plan de longue date, ou radicalisation nourrie par la guerre et par des propositions venues de subalternes ? Le débat reste ouvert, mais la succession des projets nazis plaide pour la seconde hypothèse. Réserve de Lublin à la frontière soviétique en 1939. Plan Madagascar en 1940, après la chute de la France : déporter les Juifs d’Europe vers une colonie française. Déportation en Sibérie en 1941, une fois l’URSS vaincue. L’URSS n’a pas été mise en déroute, et c’est à l’automne 1941 que la décision d’exterminer est le plus probablement prise, sur des sites installés en Pologne occupée.

Les camps qui suivent sont conçus comme des complexes industriels, les nazis jugeant les ghettos trop lents. Sobibór et Treblinka II ne servent qu’à tuer. Majdanek, d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques, est converti. Auschwitz-Birkenau combine prison, camp de travail et camp d’extermination, avec une capacité de mise à mort de 12 000 personnes par jour. Sur les quais, une sélection sépare les aptes au travail de ceux qu’on juge inutiles — femmes avec de jeunes enfants, mineurs — envoyés se déshabiller pour une douche qui n’existe pas. Les Juifs en sont les premières victimes, avec les Roms et les Sintis, les homosexuels, les Témoins de Jéhovah.

Reste la question la plus dérangeante : qui a tué ? Pas une élite de monstres. Il n’existe pas de profil unique de bourreau nazi, et c’est justement parce que les motivations étaient très diverses — carrière, conformisme, idéologie, alcool, peur de passer pour un faible — qu’on a pu en mobiliser autant. Les quatre grands Einsatzgruppen créés en 1941 pour l’Est comptent 3 000 hommes en tout. Ils ont fusillé jusqu’à un million et demi de personnes. En deux jours, fin septembre 1941, dans un ravin aux abords de Kiev, plus de 33 000 Juifs sont abattus. L’armée régulière n’intervient jamais ; elle collabore de plus en plus étroitement avec la SS, tandis que Himmler et Heydrich se déplacent sur le terrain pour encourager les commandants et trancher au cas par cas. Le reste dépend des autorités locales et de l’attitude des populations : silence, dénonciation ou, plus rarement, obstruction.

La guerre totale chez les Alliés : 120 000 internés sans procès

C’est l’autre versant, et il n’a rien d’une équivalence. La peur du traître de l’intérieur porte un nom né pendant la guerre d’Espagne : la cinquième colonne, que le général Mola s’attribue en marchant sur Madrid avec quatre colonnes et en se vantant d’en avoir une cinquième dans la ville. Au Royaume-Uni, 70 000 Allemands et Autrichiens deviennent en 1939 des ressortissants ennemis. Des tribunaux les classent en catégorie A — internement immédiat —, B — liberté surveillée, couvre-feu, pointage — ou C, statut de réfugié, la plus fréquente. Le classement est incohérent d’un comté à l’autre : tel magistrat juge fiable celui qui parle bien anglais, suspect celui qui le parle mal. En 1940, la panique de l’invasion élargit les internements, puis les étend aux Italiens. Les plus grands camps sont sur l’île de Man ; les femmes, elles, passent souvent par la prison de Holloway, séparées de leurs enfants et traitées en criminelles.

Le 1er juillet 1940, l’Arandora Star quitte Liverpool pour le Canada avec 1 300 internés allemands et italiens et leurs gardiens. Il ne voyage pas en convoi et ne porte aucun signe indiquant qu’il transporte des civils. Un sous-marin allemand le coule le lendemain. Les dispositifs de sécurité empêchent les passagers des ponts inférieurs de remonter, et la communauté italo-britannique paie le prix le plus lourd. Pendant un mois, les corps s’échouent sur les côtes d’Irlande ; on les appelle les hommes venus de la mer. Parmi eux, un étudiant de 28 ans, réfugié juif ayant fui l’Allemagne d’Hitler, interné outre-Manche comme sympathisant nazi présumé, et dont le corps est retrouvé le 29 juillet. L’émotion soulevée par le naufrage amorce les libérations : en 1942, moins de 5 000 internés restent détenus au Royaume-Uni.

Aux États-Unis, les ressortissants des pays de l’Axe subissent couvre-feux et confiscations — radios, armes, appareils photo — et, à partir de février 1942, tous ceux de plus de 14 ans doivent se déclarer. L’internement de masse des Italiens n’a jamais lieu : environ 4 000 arrestations, la plupart suivies d’un relâchement après interrogatoire. Mais 120 000 Nippo-Américains, citoyens américains pour beaucoup d’entre eux, sont chassés de chez eux sans le moindre procès ; un acteur célèbre a raconté y être entré à cinq ans, après plusieurs semaines passées dans une écurie, puis un train jusqu’en Arkansas. Crystal City, au Texas, l’un des sept centres permanents, est un camp familial aux deux tiers japonais, où l’on trouve aussi des Germano-Américains et des Allemands livrés par des pays d’Amérique latine au nom de la sécurité hémisphérique réclamée par Washington. Les autorités veillaient à la conformité avec la Convention de Genève, et la presse en tirait des reportages flatteurs — une image fausse, et pourtant encore vivace. À l’autre bout du monde, jusqu’à 130 000 civils sont détenus par les Japonais dans 350 camps d’Extrême-Orient, où la faim et la maladie tuent en nombre.

Un dernier constat, amer. Après 1945, la recherche a établi que l’immense majorité des responsables des tueries ont vécu impunis et repris une existence ordinaire, pendant que les survivants restaient marqués jusqu’à leur mort. On retrouve ce déséquilibre dans d’autres génocides.

Ce que cette période éclaire de la nôtre n’est pas une leçon de morale, mais une mécanique. Il n’a fallu ni monstres ni complot pour que des civils deviennent la cible : une crise, un cadre légal élargi, des fichiers existants, des fonctionnaires appliqués, des voisins qui remplissent les listes. Le reste — l’échelle, l’industrie de la mort — a été spécifiquement nazi, et rien ne l’égale. Mais la première marche, celle qui consiste à décider qu’une catégorie de personnes relève d’un régime juridique à part, a été gravie par plusieurs pays à la fois, y compris par ceux qui gagnaient la guerre au nom de la liberté. C’est cette marche-là qu’il vaut la peine de savoir reconnaître.

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